Aller au contenu
L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Un maire français roué de coups en Cisjordanie : que peut vraiment obtenir la France ?

Oliveraie de Taybeh en Cisjordanie : trois hommes en costume vus de dos sur un chemin de terre, l'un portant l'écharpe tricolore de maire ; une voiture blanche à la vitre brisée ; au second plan, des hommes masqués munis de gourdins près de quads ; un panier d'olives renversé au premier plan.
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Bernard Baudoux a 78 ans. Il est maire d’Aulnoye-Aymeries, dans le Nord, et membre du Parti communiste. Samedi 17 octobre, il participait à la récolte des olives près de Taybeh, un village chrétien de Cisjordanie occupée, au nord-est de Ramallah. Une délégation de diplomates français, belges et polonais l’accompagnait.

Environ sept hommes masqués, armés de gourdins, sont arrivés à bord de quads et ont encerclé les véhicules. Le maire a été jeté au sol et roué de coups. La vitre d’une voiture consulaire belge a été brisée. Blessé, il n’a pas été hospitalisé.

Ce n’est pas une question de gravité : le fait est établi, et il est révoltant. La question est de savoir ce que la France peut obtenir. Un maire n’a aucun statut à l’étranger. Les diplomates qui l’accompagnaient en ont un. Toute la réponse est dans cette différence.

Le plan

  1. Sept hommes masqués, une récolte, un maire au sol
  2. Pourquoi un maire du Nord était dans ce village
  3. Israël condamne, et désigne ses propres émeutiers
  4. Deux protections, un seul moyen contraignant
  5. Ce que 3 459 attaques disent de la récolte
  6. Ce qu’un jumelage peut, et ce qu’il ne peut pas

Sept hommes masqués, une récolte, un maire au sol

Les récits concordent sur l’essentiel. L’Agence France-Presse a recueilli le témoignage d’un témoin et de deux sources diplomatiques. Des colons israéliens ont attaqué samedi le convoi de diplomates européens en visite à Taybeh, et roué de coups un maire français. Une vidéo consultée par l’agence montre Bernard Baudoux affalé au sol, le dos contre une voiture, portant une écharpe aux couleurs françaises.

Le quotidien israélien Ynet évoque environ sept hommes masqués, armés de gourdins, arrivés à bord de quads pour barrer la piste. CNN décrit des colons masqués, certains munis de gourdins, qui bloquent la route et réclament des pièces d’identité. Ynet ajoute deux détails passés inaperçus. Les assaillants ont aussi poursuivi des cueilleurs d’olives palestiniens, et des propriétaires en fuite ont rapporté que leur récolte avait été volée.

Ce reportage de TF1 INFO (11 minutes 48) décrit la mécanique de la colonisation en Cisjordanie. Il a été diffusé avant l’agression du 17 octobre et ne dit rien de l’attaque de Taybeh, que je raconte ici.

Ynet donne encore le cadre juridique du lieu. Taybeh se trouve en zone B des accords d’Oslo : l’Autorité palestinienne y exerce le contrôle civil, Israël garde la responsabilité de la sécurité. Deux militants israéliens de Torat Tzedek ont déclaré avoir prévenu l’armée en temps réel. Selon eux, elle n’est pas venue, et les assaillants ont menacé de les tuer.

La scène s’est produite devant des diplomates, pendant la récolte, dans le village où un maire français était invité.

Pourquoi un maire du Nord était dans ce village

L’Humanité rappelle qu’Aulnoye-Aymeries est jumelée avec Taybeh, ce village chrétien de Cisjordanie. Le maire communiste y était venu assister à la récolte des olives, entouré des diplomates français, belges et polonais.

Bernard Baudoux n’était donc pas là comme diplomate. Il était là comme le maire d’une commune du Nord, liée à un village de Cisjordanie, à 3 500 kilomètres de là.

Ce lien ne relève d’aucun traité, mais d’une délibération de conseil municipal. Une commune peut jumeler son école, envoyer du matériel, recevoir des enfants. Elle ne peut ni négocier, ni protéger, ni sanctionner. Quand elle est frappée, elle n’a que l’État pour parler à sa place.

Israël condamne, et désigne ses propres émeutiers

La réaction israélienne est instructive. L’armée a condamné un « acte de violence grave commis par des émeutiers israéliens », rapporte RFI. Le ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a condamné l’attaque et annoncé l’ouverture d’une enquête policière. Il a aussi regretté que la visite n’ait pas été coordonnée avec l’armée.

Cette phrase déplace la faute : le problème serait l’itinéraire des victimes, non le passage à tabac. Or les diplomates européens n’ont pas à demander l’autorisation de l’armée pour circuler, et un maire étranger n’a pas à la demander pour cueillir des olives.

La Belgique a réagi par la voix de son vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot. Il a condamné sur X « avec la plus grande fermeté » l’attaque contre « des Palestiniens, notre Consul général, des diplomates français et polonais ». Selon Ynet, Bruxelles réclame des sanctions européennes.

En France, le député communiste Fabien Roussel a apporté son soutien à son « camarade » et interpellé le gouvernement sur X. À 19 h 15, samedi, je n’ai trouvé aucune déclaration du ministère des Affaires étrangères sur le fil d’actualité de son site. L’ambassade de France en Israël n’avait pas non plus pris la parole publiquement.

Deux protections, un seul moyen contraignant

D’un côté, les diplomates. La convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961 dispose, à son article 29, que la personne de l’agent diplomatique est inviolable. L’État qui les reçoit doit leur assurer toute la protection due. Ce n’est pas une courtoisie : c’est une obligation. Quand un convoi diplomatique est attaqué, l’État qui reçoit a manqué à son devoir. La France et la Belgique peuvent lui demander des comptes.

De l’autre, le maire. Il n’a aucun statut protecteur à l’étranger. La protection diplomatique est un droit de l’État, pas de la personne : c’est la France qui décide, ou non, d’épouser la cause d’un de ses ressortissants. Aucune règle ne l’y oblige. Et Bernard Baudoux n’était pas détenu, donc la protection consulaire prévue pour les arrestations ne s’applique pas ici.

Les moyens réels sont étroits, et il faut les dire sans les gonfler. Convoquer l’ambassadeur d’Israël à Paris pour une protestation formelle. Exiger que l’enquête policière annoncée aboutisse et que les auteurs soient poursuivis. Porter le dossier à Bruxelles. L’accord d’association entre l’Union européenne et Israël comporte une clause de droits de l’homme, à son article 2, dont la Commission peut demander l’application.

Chacun de ces gestes coûte peu, et peut rester sans effet : Israël condamne, enquête, et la colonisation continue. La veille, la photojournaliste américaine Heidi Levine a été attaquée et dépouillée de son matériel en Cisjordanie. Le gouvernement israélien a jugé les circonstances « floues ». Nous sommes le lendemain, et un maire français est au sol.

Ce que 3 459 attaques disent de la récolte

Le chiffre le plus solide vient de l’OCHA, le bureau humanitaire de l’ONU. Dans son dernier instantané mensuel, arrêté au 31 août 2026, l’organisation recense 3 459 attaques de colons israéliens en Cisjordanie depuis janvier 2025. Ces attaques ont causé des victimes ou des dégâts matériels. Sur la même période, 322 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie, dont 74 enfants.

Les morts de Cisjordanie, par auteur
Janvier 2025 à août 2026. Unité : nombre de personnes tuées.
Qui a tué les 322 Palestiniens morts en Cisjordanie Janvier 2025 à août 2026, en nombre de morts, selon l’auteur Armée israélienne 284 Colons israéliens 25 Armée ou colons, auteur non établi 13

Source : OCHA, instantané mensuel de la Cisjordanie arrêté au 31 août 2026, données de janvier 2025 à août 2026. 3 459 attaques de colons ayant causé des victimes ou des dégâts matériels sont recensées sur la même période.

Qui les tue ? C'est là que le tableau se complique, et c'est important pour notre sujet. Selon la même source, 284 de ces morts sont imputables à l'armée israélienne, 25 aux colons, et 13 à l'un ou à l'autre sans que l'auteur soit établi. Les colons tuent, mais c'est l'armée qui tue le plus.

Certes, le compteur de l'OCHA additionne victimes et dégâts matériels : il ne mesure pas la seule violence physique, et ne se lit pas comme un nombre de blessés. En revanche, il documente ce qu'un village subit dans la durée : oliviers arrachés, récoltes volées, véhicules détruits. La violence des colons tue peu. Elle rend surtout un lieu invivable, et décourage ceux qui y vivent de rester.

Les olives ne sont pas un symbole. C'est un revenu, saisonnier et modeste, pour des familles paysannes. Une attaque pendant la récolte ne vise pas seulement des personnes : elle vise le moment où l'argent rentre. C'est pour cela que ces attaques se multiplient à l'automne, et que les diplomates viennent alors se montrer.

Ce qu'un jumelage peut, et ce qu'il ne peut pas

Mon jugement porte sur ce qu'elle montre, pas seulement sur ce qu'elle indigne.

Un maire du Nord est allé assister à la récolte dans un village de Cisjordanie parce qu'il existe un jumelage et une association. L'État français, lui, n'était pas représenté par un ministre. Il l'était par des diplomates, sur un terrain où la France a une position constante : elle condamne la colonisation.

Résultat : la protection diplomatique n'a pas empêché les coups. Cela ne dit rien contre le jumelage, mais tout sur la répartition des rôles : une commune agit là où l'État ne va pas, et elle reçoit les coups.

La vraie question n'est pas de savoir si Bernard Baudoux aurait dû être là. Il avait raison d'y être, et personne ne devrait être frappé pour avoir ramassé des olives. La question est de savoir ce que la France fera lundi. Une convocation de l'ambassadeur, une déclaration, une ligne dans un communiqué : tout cela est facile. Demander que les sept hommes masqués soient jugés, et le vérifier dans six mois, c'est autre chose.

Et vous, que doit faire la France quand un de ses maires est roué de coups à l'étranger pendant qu'elle condamne la colonisation ? Rompre les accords avec Israël, ou se contenter d'une protestation et d'une enquête dont personne ne suivra le résultat ? Dites-le en commentaire.

Les sujets de cet article

La rédaction de L’Esprit Français

L’auteur

La rédaction de L’Esprit Français

La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

Tous ses articles
Continuer l’exploration

Dans la même rubrique

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L’ESPRIT FRANÇAIS

Partager cet article

Un maire français roué de coups en Cisjordanie : que peut vraiment obtenir la France ?

WhatsApp Facebook X E-mail

Choisissez où le partager. Aucune publication automatique.

Le Journal, à portée de main

Retrouvez les actualités et les dossiers dans une application légère, avec le même contenu que le site.

Installation facultative. Connexion Internet nécessaire. Aucune notification n’est activée par cette installation.