Le chiffre est sorti le mercredi 14 octobre, au milieu du débat budgétaire, et il est passé presque inaperçu. L’Institut français d’économie, issu de la fusion de l’OFCE et du Cepii, prévoit un taux de chômage de 8,8 % de la population active fin 2027. Au deuxième trimestre 2026, dernier chiffre publié, le taux était de 8,3 %. La promesse de 2022 était de 5 % en 2027.
L’écart entre la promesse et la prévision est de 3,8 points de population active. La population active compte environ 32,5 millions de personnes, puisqu’on dénombre 2,7 millions de chômeurs pour un taux de 8,3 %. Appliqué à ce total, l’écart représente environ 1,2 million de chômeurs de plus que ce qui avait été annoncé.
Je raconte ici comment une promesse politique a été construite sur une croissance que le pays ne produit plus, et qui paiera la différence.
Ce que dit la prévision
Il est signé Magali Dauvin, économiste à l’OFCE. Il prévoit une progression du chômage de 0,5 point en 2026, puis de 0,3 point en 2027, pour finir à 8,8 %. Cela représente environ 300 000 chômeurs de plus en 2 ans et 200 000 emplois salariés détruits dans le secteur marchand entre fin 2025 et fin 2027.
La cause immédiate est la croissance. L’IFE-OFCE table sur 0,4 % en 2026 et 0,5 % en 2027, quand le gouvernement espère 1 % l’an prochain. Avec cette croissance faible, le déficit public resterait à 5,4 % du PIB en 2027, contre 5 % visés par l’exécutif.
Les chiffres observés par l’Insee confirment le mouvement déjà engagé. Au deuxième trimestre 2026, 2,7 millions de personnes étaient au chômage au sens du Bureau international du travail (BIT). C’est 62 000 de plus qu’au trimestre précédent et 261 000 de plus qu’un an plus tôt. Le taux de 8,3 % est le plus haut depuis le troisième trimestre 2020, marqué par la crise sanitaire.
Mediapart a repris la prévision ce samedi, avec un titre exact. L’IFE-OFCE situe le taux de fin 2027 au niveau de la fin 2018, c’est-à-dire au début du premier mandat présidentiel. Le plein-emploi devait être l’héritage économique du quinquennat. Il en devient le passif.
Pourquoi le chômage monte alors que l’emploi ne s’effondre pas
Le premier réflexe serait de chercher des licenciements massifs. Ils n’expliquent pas tout. Au premier semestre 2026, l’emploi total a progressé de 47 000 personnes, malgré une activité en recul. Mais cette hausse repose entièrement sur l’emploi non salarié, qui a gagné 70 000 personnes, tandis que l’emploi salarié reculait de 23 000.
Ce n’est pas un détail statistique. Depuis fin 2023, le nombre de travailleurs non salariés a augmenté de 256 000, et leur part dans l’emploi total est passée de 11 % à 11,8 %. Elle atteindrait 12,2 % fin 2027. Une partie de ces créations de statut indépendant remplace un emploi salarié qui n’existe plus. Le travail indépendant sert d’amortisseur, et il encaisse le choc à la place du salariat.
Deuxième mécanisme, la productivité. Les entreprises produiraient 1,7 % de plus par salarié entre fin 2025 et fin 2027, soit le rythme d’avant-Covid. Elles peuvent donc tenir leur production avec moins de bras, et n’embauchent pas tant que la demande reste molle.
Troisième mécanisme, les destructions d’emplois aidés et d’apprentis. Le nombre d’alternants diminuerait de 60 000, et les contrats aidés de 16 000. Ces emplois étaient souvent des entrées dans le marché du travail. Leur recul frappe d’abord les jeunes et les peu qualifiés.
Quatrième mécanisme, la démographie. La population active augmenterait d’environ 280 000 personnes en 2 ans, portée par les générations qui arrivent. Il faut donc créer des emplois neufs pour que le taux reste stable. La France en crée moins qu’elle n’en détruit dans le salariat marchand.
Le chômage repart, et s’éloigne de la promesse de 5 %
Taux de chômage au sens du BIT, en % de la population active. Données observées par l’Insee jusqu’au 2e trimestre 2026, prévision IFE-OFCE au-delà.
Sources : Insee, enquête Emploi, 2e trimestre 2026 ; IFE-OFCE, prévisions d’octobre 2026, 14 octobre 2026. Une prévision n’est pas une observation.
Les jeunes paient la note en premier. Leur taux de chômage atteint 21,6 % au deuxième trimestre 2026, contre 15,1 % en moyenne dans la zone euro. Leur taux d’emploi a reculé d’un point en un an, alors que leur taux d’activité ne baissait pas. Autrement dit, ils cherchent autant, et ils trouvent moins.
Ce que cela change pour vous
Si vous cherchez un emploi, la concurrence augmente. Chaque poste vacant reçoit plus de candidatures, puisque le nombre de candidats dépasse celui des postes, et la durée moyenne de recherche s’allonge. Le taux national ne dit rien de votre bassin d’emploi, mais la direction est la même partout: moins de postes, plus de candidats.
Si vous êtes jeune, l’effet est déjà là: 21,6 % des 15-24 ans sont sans emploi et en recherche. Les stages, l’alternance et les contrats aidés étaient la porte d’entrée. Elle se referme.
Si vous êtes salarié, votre capacité de négocier un salaire diminue. La Banque de France le dit dans ses projections de juin: un chômage plus élevé pèserait sur le pouvoir de négociation des salariés, et limiterait les revalorisations obtenues.
Si vous cotisez, un autre chiffre mérite attention. L’Unédic dégagerait un excédent de 2,1 milliards d’euros en 2027, et l’État a annoncé qu’il le prélèverait. Le ministre du Travail l’a confirmé dans L’Opinion le 5 octobre, selon l’AFP. Cet argent vient des cotisations, et il ne financera pas l’indemnisation des chômeurs supplémentaires.
Si vous payez l’impôt, la facture est ailleurs. Le déficit resterait à 5,4 % du PIB, donc au-dessus de la limite européenne de 3 %. La dette continue de courir. Un chômage plus haut coûte 2 fois: moins de cotisations encaissées, plus d’allocations versées.
L’objection la plus sérieuse
Certes, une prévision n’est pas un fait. L’IFE-OFCE s’est déjà trompé, comme tous les instituts. La Banque de France, dans ses projections de juin, prévoit 8,1 % en 2026 et en 2027, puis 7,8 % en 2028. L’Insee anticipe 8,6 % à la fin 2026. Les trois institutions ne disent donc pas la même chose, et personne ne peut trancher aujourd’hui.
Il y a une deuxième objection, plus forte encore. Une partie de la hausse ne vient pas de l’économie, mais du comptage. Depuis janvier 2025, les bénéficiaires du RSA sont inscrits automatiquement à France Travail. Ceux qui ne travaillent pas sont désormais recensés comme chômeurs, alors qu’ils étaient auparavant hors des statistiques. L’Insee estime que cette inscription explique près de la moitié de la hausse depuis fin 2024. Il précise qu’il ne peut pas séparer cet effet de celui de l’activité.
Mon interprétation est la suivante. Même en retirant cette part, il reste une dégradation réelle. L’emploi salarié recule, la population active augmente, et l’industrie continue de supprimer des postes, comme le montre la fonderie de Bretagne. Le comptage explique une partie du niveau, pas la direction.
Il faut aussi dire l’inverse. Si le gouvernement atteint 1 % de croissance en 2027, le chômage monterait moins vite que ne le prévoit l’OFCE. Et 8,8 % resterait loin du pic de 2015, à 9,5 %. Une mauvaise année n’est pas un effondrement.
Ce que j’en retiens
Le plein-emploi a été l’argument central de 2 quinquennats. Il devait prouver qu’une politique économique pouvait faire baisser durablement le chômage. À dix-huit mois de l’élection présidentielle, le bilan tient dans un chiffre: 8,8 % fin 2027, soit le niveau de 2018.
Je vois dans cette séquence une erreur de méthode, et elle est politique. L’État a choisi de centraliser l’accompagnement: guichet unique, contrat d’engagement, 15 heures d’activité par semaine pour les allocataires du RSA. Il a renforcé le contrôle et le comptage. Il n’a pas créé les emplois, parce que ce n’est pas son rôle.
L’emploi se décide dans les entreprises qui investissent, dans les territoires qui attirent, dans les filières qui tiennent. L’administration peut accompagner, contrôler, compter. Elle ne peut pas décider à la place de ceux qui embauchent. Tant que la promesse restera un objectif affiché sans les moyens de la production, elle produira des chiffres, pas des emplois.
Et vous: dans votre métier ou votre ville, sentez-vous déjà ce retournement, ou le chômage reste-t-il pour vous un chiffre abstrait ?
Cette séquence d’Europe 1 date du 11 septembre 2026. Elle porte sur la prévision de l’Insee pour la fin 2026, et non sur celle publiée le 14 octobre. Elle montre comment le chiffre de 8,6 % a été reçu un mois avant la prévision de l’IFE-OFCE.



