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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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Heures creuses : 9,3 millions de foyers changent d’horaires sans choisir leur heure

Une femme regarde par une fenêtre ouverte sur un champ de panneaux solaires, à côté d'un ballon d'eau chaude, d'un lave-linge et d'une horloge monumentale traversée par un faisceau lumineux.

Depuis le mardi 13 octobre, EDF envoie à ses clients les avis qui fixent leurs nouvelles plages d’heures creuses. Cette deuxième vague concerne 9,3 millions de foyers, sur 14,5 millions de clients qui ont souscrit cette option en France. Le principe ne bouge pas : 8 heures au tarif réduit, 16 heures au tarif normal. Ce qui change, c’est l’heure. En été, une partie de ces 8 heures bascule entre 11 heures et 17 heures, quand le soleil produit le plus. En hiver, elles peuvent revenir entièrement la nuit.

Plan de l’article

  • Le même nombre d’heures, pas les mêmes moments
  • Pourquoi le soleil déplace l’heure la moins chère
  • Qui décide de votre horloge
  • Ce que cela coûte, et à partir de quand l’option paie
  • Le piège de l’habitude

Le même nombre d’heures, pas les mêmes moments

Les 8 heures creuses quotidiennes sont conservées. Au moins 5 de ces heures restent consécutives la nuit, entre 23 heures et 7 heures. Les 3 autres peuvent désormais se placer l’après-midi, entre 11 heures et 17 heures, pendant la belle saison. La grande nouveauté s’appelle la saisonnalité : vos plages seront différentes du 1er avril au 31 octobre et du 1er novembre au 31 mars.

Les modifications des clients EDF s’échelonnent du 4 novembre 2026 au 30 novembre 2027, selon le calendrier rapporté le 16 octobre 2026 par L’EnerGeek. Chaque foyer est prévenu au moins un mois avant, et les 8 heures creuses, dont 5 au moins consécutives la nuit, sont rappelées sur la page d’information d’EDF. 3 catégories restent à l’écart : les clients de l’option Tempo, la Corse et les territoires d’outre-mer. Enedis annonce une mise en œuvre étalée jusqu’à la fin 2027 pour l’ensemble des fournisseurs, professions comprises.

Un détail compte pour le portefeuille. La tranche de 17 heures à 23 heures reste facturée en heures pleines, comme le rappelle Capital. C’est justement l’heure où beaucoup de foyers rentrent, cuisinent et chauffent. Rien dans cette réforme ne rend cette tranche moins chère.

Pourquoi le soleil déplace l’heure la moins chère

Le système électrique d’il y a 30 ans avait une nuit calme et des journées chargées. Les heures creuses ont donc été placées la nuit, pour remplir les ballons d’eau chaude quand le réseau respirait. Aujourd’hui, le milieu de journée produit massivement de l’électricité solaire, et le soir reste le moment difficile. Enedis parle de la plus grande réforme depuis les années 1970 et attend un déplacement d’environ 5 GW vers les après-midis ensoleillés, d’après son communiqué du 15 octobre 2025.

J’ai voulu voir l’ordre de grandeur plutôt que le slogan. J’ai calculé, à partir des données horaires consolidées de RTE, ce qu’il reste à produire quand on retire le solaire de la consommation. En juillet 2026, ce reste descend à 33,1 GW à 14 heures. À 4 heures du matin, il est encore de 37,3 GW. Autrement dit, en plein été, le moment le plus facile pour le réseau n’est plus la nuit, mais le début d’après-midi.

L’hiver renverse tout. En janvier 2026, le reste à produire culmine à 73,2 GW à 19 heures, et son minimum, 58,4 GW, se situe à 4 heures. Le soleil de janvier ne pèse presque rien. C’est cette dissymétrie qui explique la saisonnalité : des heures creuses d’après-midi en été, un retour à la nuit en hiver.

Ce qu’il reste à produire, heure par heure

Moyenne horaire, en gigawatts, juillet 2026 et janvier 2026. Charge résiduelle = consommation nationale moins production solaire.

Charge résiduelle horaire en France, été et hiver En juillet 2026, la charge résiduelle est la plus faible à 14 heures, à 33,1 gigawatts. En janvier 2026, elle culmine à 19 heures, à 73,2 gigawatts. 020406080 0 h4 h8 h12 h16 h20 h23 h GW nuit après-midi

juillet 2026
janvier 2026
Fond violet : plage de nuit autorisée en heures creuses. Fond ocre : plage d’après-midi autorisée en été.

Lecture : à 14 heures en juillet, la France consomme 51,7 GW et le solaire en fournit 18,6 ; il reste 33,1 GW à produire autrement. À 4 heures du matin, il en reste 37,3 GW. Source : RTE, éCO2mix, données consolidées ; calcul de la charge résiduelle par L’Esprit Français.

Source : RTE, éCO2mix, données consolidées (juillet 2026 et janvier 2026).

Le chiffre le plus parlant est ailleurs. À 13 heures en juillet, la France consomme 52,0 GW et le solaire en fournit 18,7, soit 36 % de la demande de cette heure. La même heure en janvier ne reçoit que 7,8 GW de solaire, pour 72,3 GW de consommation. La réforme suit la physique, pas une mode.

La vidéo date du 2 février 2025, au moment où la CRE a annoncé la réforme. Elle explique le mécanisme, pas les avis envoyés depuis le 13 octobre 2026. Regardez surtout le passage sur le déplacement des heures vers l'après-midi : c'est ce qui arrive maintenant dans les boîtes aux lettres.

Qui décide de votre horloge

La décision ne vient ni d'EDF, ni de vous. Elle vient de la Commission de régulation de l'énergie (CRE), l'autorité qui fixe les règles du tarif d'utilisation des réseaux publics d'électricité (TURPE). Le TURPE 7, adopté en mars 2025, a défini les nouvelles plages autorisées. Une délibération du 8 janvier 2026 a même levé le gel qui interdisait d'attribuer des heures creuses entre 11 heures et 14 heures aux nouveaux clients.

C'est ensuite Enedis qui place les plages, compteur par compteur, en fonction des contraintes locales du réseau. 2 voisins peuvent donc avoir des horaires différents. Votre fournisseur se contente de vous prévenir, et le compteur Linky applique à distance, y compris pour un chauffe-eau raccordé par son contact sec. Vous ne choisissez ni l'heure, ni la répartition.

Mon interprétation est simple, et je l'assume : ce n'est pas un marché qui s'ajuste, c'est une horloge administrative. Elle a une logique technique solide, je l'ai vérifiée sur les courbes. Mais l'ajustement est décidé en haut, et c'est le foyer qui doit se recaler.

Ce que cela coûte, et à partir de quand l'option paie

Les prix, eux, ne changent pas avec cette réforme. Au tarif bleu du 1er août 2026, pour 6 kVA, l'abonnement est identique dans les deux options, 15,86 € par mois. Le kWh coûte 0,2001 € en option base, 0,2142 € en heures pleines et 0,1589 € en heures creuses, selon la grille officielle d'EDF.

Le calcul est simple. L'écart entre heures pleines et heures creuses est de 5,53 centimes par kWh. L'écart entre heures pleines et option base est de 1,41 centime. Il faut donc placer au moins 25,5 % de sa consommation en heures creuses pour que l'option devienne rentable. En dessous, on paie l'option plus cher que le tarif de base.

Prenons un foyer qui consomme 4 500 kWh par an. En option base, sa facture annuelle atteint 1 090,77 €. Avec 30 % de sa consommation en heures creuses, il paie 1 079,57 €, soit 11,20 € de moins. Avec 22 % seulement, il paie 1 099,47 €, soit 8,70 € de plus. Tout se joue donc sur ce que vous faites réellement pendant les 8 heures concernées, pas sur le nombre d'heures inscrit au contrat.

Le piège de l'habitude

Le risque est là, et il est daté. Beaucoup de foyers ont programmé leur ballon, leur lave-linge ou la recharge de la voiture sur les anciennes plages de nuit. Si le compteur bascule sur des plages d'après-midi en été, ces appareils continueront de tourner au tarif plein, faute d'avoir été reprogrammés. Le confort ne change pas, la facture si.

Le second piège est plus structurel. Vos heures creuses d'été tombent entre 11 heures et 17 heures. Si personne n'est à la maison à ce moment, votre part réelle de consommation en heures creuses peut passer sous les 25,5 %. L'option devient alors un surcoût, alors même qu'elle était rentable l'hiver précédent. Le même contrat peut donc coûter plus cher sans que son prix affiché ait bougé d'un centime.

Il y a une contrepartie, et je ne la cache pas. La CRE estime qu'environ 60 % des clients en option base de 3 kVA auraient intérêt à passer en heures creuses sans changer leurs habitudes. Cette option est ouverte aux 3 kVA depuis le 1er août 2026, comme le détaille sa délibération du 15 juillet 2026. Pour ces foyers, la réforme est neutre ou favorable.

La réforme est cohérente pour le réseau. Déplacer de la consommation vers le soleil de midi évite de payer des moyens de pointe coûteux, et cette dépense évitée profite à tout le monde. L'objection sérieuse n'est pas technique, elle est distributive. Le signal est décidé en haut, et le coût de l'adaptation est porté par celui qui a le moins de marge de manœuvre : le foyer qui travaille en journée.

Je ne conclus pas que la réforme est mauvaise. Je constate qu'elle déplace une contrainte du système vers la vie quotidienne, sans que le prix affiché change, et que les foyers concernés n'ont pas eu à choisir l'heure. Un signal tarifaire qui prétend s'adapter aux usages devrait aussi s'adapter à ceux qui ne peuvent pas déplacer leur consommation.

Concrètement, 3 choses restent à faire pour le lecteur concerné. Vérifier ses plages actuelles dans son espace client. Attendre l'avis, qui arrive au moins un mois avant. Puis reprogrammer les appareils sur les nouvelles heures, et refaire le calcul de rentabilité avec sa consommation réelle, pas avec celle du voisin.

Et vous, à quelle heure se concentre votre consommation ? Vos heures creuses actuelles vous servent-elles vraiment, ou payez-vous une option devenue inutile ?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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