Publié le 13 octobre 2026 à 11h30
Le 7 octobre 2026, deux députés ont présenté un rapport qui recommande d’interdire la vente de boissons énergisantes aux moins de seize ans. L’intention est claire et je ne la contesterai pas sur le fond. Ce qui me retient est ailleurs : la France interdit déjà, depuis des années, la vente d’alcool aux mineurs, et elle ne l’applique pas. Quand un dispositif identique échoue faute de contrôles, en voter un second ne protège personne : cela ajoute une règle à celles que le commerce ne fait déjà pas respecter. Je veux le montrer par des chiffres datés, pas par un procès d’intention.
- Un rapport qui recommande d’interdire la vente aux moins de seize ans
- L’interdiction existe déjà, voilà ce qu’elle donne
- Une interdiction annoncée prépare souvent la taxe
- Une interdiction par catégorie se contourne en changeant un mot
- Vérifier l’âge de tout le monde, à chaque caisse
- Le rapport, en séance et en public
- Chez nos voisins, des interdictions sans bilan de contrôle
- Le maillon faible n’est pas la loi
Un rapport qui recommande d’interdire la vente aux moins de seize ans
Le rapport a été présenté le 7 octobre 2026 par Yannick Neuder, député Les Républicains et ancien ministre de la Santé, et Sandrine Runel, députée socialiste (Memento, 7 octobre 2026). Il recommande d’interdire la vente de boissons énergisantes aux moins de seize ans et de les retirer des distributeurs automatiques. Ses propositions doivent nourrir des amendements au projet de budget de la Sécurité sociale pour 2027.
Le rapport commence par une précaution qu’il faut reprendre. En quantité raisonnable, ces boissons ne présentent pas de risque sanitaire en population générale, et les risques identifiés concernent les mineurs. La mesure n’est donc pas un interdit sanitaire : c’est un ciblage par l’âge. Je le note : je ne peux pas écrire que rien ne la justifie, ce serait faux. Le débat porte sur le moyen, pas sur la fin.
Le rapport ne s’arrête pas là. Il recommande aussi de faire réellement respecter l’interdiction de vente d’alcool aux mineurs, en renforçant les contrôles et la responsabilité des vendeurs, avec l’exemple allemand d’une amende pouvant atteindre 50 000 euros (LCP, 7 octobre 2026). Le ministère de la Santé s’est dit prêt à étudier la mesure (BFM TV, 7 octobre 2026). Les rapporteurs situent eux-mêmes le problème dans l’application, pas dans l’absence de loi.
Le marché, lui, a changé d’échelle : 180 millions d’euros en 2016, 780 millions en 2025, plus de quatre fois plus en neuf ans (Memento, 7 octobre 2026).
L’interdiction existe déjà, voilà ce qu’elle donne
La vente d’alcool aux mineurs est interdite en France. Lors d’achats tests menés par l’association Addictions France, 86 % des commerces et 97 % des bars ont servi un mineur, et 8 % seulement des établissements ont demandé une pièce d’identité (analyse du rapport, 7 octobre 2026). Ce n’est pas un dispositif à construire : il existe, il est connu, et il est laissé sans suite.
Rien, dans le rapport, n’indique ce qui rendrait l’interdiction des boissons énergisantes plus applicable que celle de l’alcool. Sans contrôle, sans sanction, sans vérification d’âge à la caisse, une nouvelle interdiction produira le même résultat : une règle de plus, appliquée par ceux qui l’appliquaient déjà.
L’aveu des rapporteurs se retourne contre leur mesure phare. Renforcer les contrôles, alourdir la responsabilité du vendeur, sanctionner l’infraction : voilà la partie qui aurait un effet. Celle que l’on retient, celle qui fait un titre, est l’interdiction. C’est le motif que j’ai décrit dans La justice émoussée, de la loi écrite à la peine exécutée, le trajet de la règle votée à la sanction qui n’arrive pas. Le graphique ci-dessous rassemble ces trois chiffres.
Une interdiction annoncée prépare souvent la taxe
Je ne crois pas beaucoup aux annonces d’interdiction qui ne disent pas leur financement. En décembre 2025, le Parlement a étendu la taxe dite prémix aux boissons alcoolisées contenant un stimulant, à l’article 34 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 (analyse du rapport, 7 octobre 2026 ; la taxe sur les prémix, textes consolidés). Un arrêté du 25 juin 2026 a fixé la liste des stimulants visés, caféine, taurine, guaranine, ginseng, et la taxe s’applique depuis le 1er septembre 2026.
L’effet est brutal sur les produits visés. Pour une canette de Vody Energy de 33 centilitres à 18 degrés, les taxes passent d’environ un euro à huit euros hors taxe. Et la mesure a manqué sa cible dès l’été : il a suffi de retirer la caféine de la recette pour y échapper, ce qu’un importateur guadeloupéen a fait.
Un mot d’honnêteté : sur ce rapport précis, les rapporteurs ne touchent pas à la fiscalité des boissons énergisantes sans alcool. Ma thèse ne s’appuie pas sur ce rapport mais sur la séquence réelle, taxe prémix puis débat budgétaire. Je ne prédis pas une taxe, je constate un réflexe : annoncer haut une interdiction, obtenir plus bas une recette, comme le montre la taxe sur les produits sucrés.
Une interdiction par catégorie se contourne en changeant un mot
Il y a là une leçon qui vaut au-delà des canettes. Une interdiction définie par un mot, « caféine », plutôt que par un effet se contourne en modifiant légèrement le mot : la molécule change, la catégorie juridique change, l’interdiction ne s’applique plus à rien. C’est ce qui a vidé la taxe prémix de sa substance en une recette.
Dans le registre des drogues de synthèse, le mécanisme est documenté : on modifie l’agencement moléculaire pour sortir de la classification qui rend le produit illégal, ce que j’ai décrit dans La légalisation des drogues comme test du libéralisme. Je m’arrête sur un point : que l’intelligence artificielle rende ce contournement trivial reste une inférence, rien ne le prouve publiquement.
Ma formule, que j’assume comme un jugement : le premier plaisir du Français est de contourner la loi.
Vérifier l’âge de tout le monde, à chaque caisse
Interdire la vente aux mineurs suppose de vérifier l’âge à l’achat, pour tout le monde : l’adulte de trente ans qui achète une boisson sucrée comme le lycéen. Le Conseil constitutionnel a écrit cette conséquence noir sur blanc, le 14 août 2026, en censurant l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de quinze ans. Sa décision n° 2026-911 DC retient que toute personne, même majeure, doit faire la preuve de son âge (Conseil constitutionnel, 14 août 2026).
Je ne fais pas un procès d’intention : protéger les mineurs est un motif respectable. Je constate la mécanique. Chaque nouvelle interdiction adossée à un âge ajoute une brique à une architecture de vérification généralisée, sans qu’aucun débat ne porte sur l’ensemble.
Un paradoxe que je ne veux pas laisser passer. Cette identité numérique que l’on construit pour les enfants servirait aussi à leur donner la parole : les Français établis à l’étranger votent déjà par internet pour les législatives et les consulaires (France Diplomatie, 2026). Une identité vérifiée pour écarter un adolescent d’une canette pourrait sécuriser un vote à domicile ; elle ne sert pas à cela, et c’est ce silence que je relève. J’ai développé ce point dans L’identité numérique : protection du citoyen ou architecture du pouvoir ?.
Le rapport, en séance et en public
La vidéo ci-dessous reprend l’essentiel de ce qui a été retenu le 7 octobre. Ce qu’il faut y observer n’est pas le risque sanitaire, déjà connu, mais le geste retenu : l’interdiction est mise en avant, et le contrôle passe presque sous silence.
Chez nos voisins, des interdictions sans bilan de contrôle
Plusieurs pays et territoires auraient déjà franchi le pas : le Québec en juin 2026, la Norvège en janvier 2026, la Pologne et la Roumanie en 2024, l’Angleterre avec une entrée en vigueur prévue en avril 2027, et la Galice qui préparerait une interdiction visant les moins de dix-huit ans. Ces mesures sont rapportées dans le dossier qui accompagne le rapport ; je n’ai pas vérifié chaque texte national. Le syndicat français du secteur, lui, qualifie la mesure d’arbitraire.
Qu’un pays vote une interdiction ne dit rien de son application. La question que je pose aux canettes, je la pose aussi à ces textes étrangers : combien de contrôles, combien de sanctions, combien de vendeurs réellement inquiétés ? Sans ces chiffres, la comparaison est un décor, pas une preuve.
Le maillon faible n’est pas la loi
Voilà où j’arrive, et je l’assume comme un jugement. Le dossier ne manque pas d’intentions, il manque de moyens d’application. Une interdiction sans contrôle ne protège aucun mineur. Une taxe qui se contourne en changeant une recette ne protège aucun mineur. Et une vérification d’âge généralisée mérite au minimum un débat qui la nomme.
Ce qui se règle, c’est le contrôle : des achats tests réguliers, des amendes réellement recouvrées, une responsabilité du vendeur qui ne reste pas théorique. Les rapporteurs l’écrivent pour l’alcool, il faudrait l’écrire pour tout.
J’ajoute une remarque de méthode. L’État préfère de plus en plus le décret et la plateforme au juge : il délègue à des chartes et à des algorithmes ce qui relèverait d’une sanction. Une interdiction mal appliquée ne se contestera pas ; elle laissera des gérants et des adolescents se débrouiller avec une règle que personne ne fait respecter, comme je l’ai détaillé dans Quand l’État préfère le décret et la plateforme au juge.
Pour vous, concrètement, rien ne change aujourd’hui. Le rapport est une recommandation, pas une loi ; l’interdiction est annoncée, pas votée ; la suite dépend d’amendements au budget 2027. Ce qui ne change pas est déjà là : la vente d’alcool aux mineurs reste interdite, et reste peu contrôlée. Si vous êtes commerçant ou gérant de bar, votre question n’est pas la prochaine interdiction mais la responsabilité de vendeur que le rapport propose de renforcer. Si vous êtes parent, l’interdiction de la canette ne vaudra que si quelqu’un vérifie l’âge à la caisse.
À mes yeux, la vraie question n’est pas de savoir s’il faut interdire les boissons énergisantes aux moins de seize ans, mais si l’on veut enfin faire appliquer les interdictions que l’on vote.
Interdire une nouvelle fois ce que l’on n’applique pas protège-t-il un seul adolescent ? Et si vous deviez choisir un seul moyen, une amende réellement recouvrée, des achats tests réguliers ou la vérification d’âge à chaque caisse, lequel vous paraîtrait le plus efficace, et le plus acceptable ?



