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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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Le marché comme nature divine : libéralisme contre néolibéralisme

Balance ancienne en laiton, pièces d'or sur un plateau, livre sur l'autre
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Le marché n’est pas une nature, et encore moins une divinité, et le dire ainsi est une erreur de raisonnement avant d’être une faute politique. C’est un mécanisme de coordination, remarquable et fragile, que la loi doit encadrer. Confondre le marché avec une force naturelle conduit à renoncer à le corriger ; confondre libéralisme et néolibéralisme conduit à renoncer à le défendre.

Le marché n’est pas une nature, c’est une institution

Définissons d’abord. J’appelle libéralisme la doctrine qui fait de la liberté individuelle, de l’initiative, de la propriété et de la responsabilité le principe de l’ordre social, et de la loi la borne qui empêche une puissance privée d’assujettir les individus. J’appelle néolibéralisme, dans l’acception que je revendique et qui n’est pas celle de la littérature universitaire, le régime dans lequel des instances non élues administrent l’allocation par la monnaie, la dette et la norme, tout en se réclamant du libéralisme. Ce sont deux choses distinctes, et le débat public les mélange en permanence.

Reste la question de fond. Le marché est-il un fait de nature ? Une version radicale du naturalisme le soutient : l’homme ne sort pas de la nature, tout ce qu’il fait est naturel, donc le capitalisme serait une expression naturelle d’un système naturel. Le raisonnement est élégant et il ne prouve rien. Qu’une institution soit produite par des êtres naturels ne dit pas ce qu’elle est : une langue, un code civil et une religion sont aussi des productions d’êtres naturels, et personne n’en déduit qu’il faut les laisser telles quelles. L’argument naturaliste sert ici de dispense, car si le marché est la nature, vouloir le corriger devient une prétention contre nature.

Or le marché est une institution, c’est-à-dire un ensemble de règles : un droit des contrats, des tribunaux, une monnaie, une police, des frontières. Ces règles ont une date, des auteurs, et elles varient. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que le marché produit un résultat que personne n’a voulu et que personne ne sait produire à la commande. C’est un fait d’information, et c’est là qu’il faut porter le débat, pas sur la nature.

L’objection libérale qu’il faut prendre au sérieux

L’objection sérieuse vient du libéralisme lui-même, et elle est plus forte que l’argument naturaliste. L’information économique est dispersée : elle n’existe nulle part sous forme concentrée. Hayek l’écrit en 1945.

« Le savoir des circonstances dont nous devons faire usage n’existe jamais sous une forme concentrée ou intégrée, mais seulement en fragments dispersés, incomplets et souvent contradictoires, que possèdent séparément tous les individus. »

Friedrich Hayek, « The Use of Knowledge in Society », American Economic Review, 1945 (traduction de l’auteur)

Conséquence : un prix n’est pas seulement un chiffre, c’est un procédé de coordination qui fonctionne sans autorité centrale. Une administration qui prétend allouer à la place des prix doit rassembler un savoir qui n’est donné à personne. Je dois accepter les deux moitiés de cette démonstration. D’abord, aucun pouvoir ne dispose de l’information nécessaire pour remplacer le signal des prix, et cette limite ruine la prétention planificatrice, y compris celle d’une Commission qui croit savoir où placer le capital et à quel taux. Ensuite, cette démonstration est une démonstration d’information, pas de justice : elle dit que le prix est irremplaçable pour coordonner, elle ne dit pas que le prix affiché est pur. Un prix formé sous rentes de position, sous subventions et sous taux manipulé n’est plus l’indice dont parlait Hayek.

Les limites de l’objection jouent dans les deux sens. Hayek décrit un processus de découverte, il ne légitime pas ce qui résiste. Son argument n’autorise ni la concentration qui ferme l’entrée, ni la rente que la réglementation fabrique, ni la capture de la règle par ceux qu’elle devait contenir. Défendre le signal des prix oblige donc à attaquer tout ce qui le falsifie, et c’est exactement la partie que les libéraux déclaratifs oublient. À l’inverse, puisque le système de prix est un savoir, nul ne peut décider à froid de son remplacement : la critique du marché qui se croit savante doit s’interdire de prétendre occuper sa place.

Ce que la métaphore divine fait gagner et ce qu’elle coûte

J’assume d’aller jusqu’à la métaphore religieuse, mais à sa place, qui est ailleurs que dans la démonstration. Que l’on ne sache ni comment, ni par qui l’offre et la demande se rééquilibrent est un fait : c’est la main invisible, c’est la coordination dispersée. En tirer une transcendance est un saut logique. Que je ne sache pas qui pilote ne prouve pas que personne ne pilote, et ne prouve pas davantage que le pilote soit divin. L’opacité d’un mécanisme est une propriété de notre connaissance, pas une qualité du mécanisme.

La figure de Lucifer, que j’emploie comme théologique et non comme économique, ajoute une nuance utile si on la lit correctement : le porteur de lumière dont l’ombre n’est qu’une conséquence. Le marché serait luciférien en ce qu’il est un effet et non un principe, en ce qu’il a besoin de la lumière pour projeter une ombre. Cette lecture interdit deux attitudes opposées. Elle interdit de traiter le marché comme un mal à extirper, puisque l’ombre suppose la lumière ; elle interdit de le vénérer comme un principe, puisque l’ombre n’est rien par elle-même. Le gain est politique, car la métaphore sert de garde-fou contre l’idolâtrie marchande. Le coût est logique, car une analogie, même juste, ne démontre aucune politique.

Et il faut dire où le naturalisme radical devient dangereux, y compris quand c’est le mien. Poussé jusqu’au bout, il fait écrire qu’une disparition massive de population n’est pas grave s’il subsiste l’espèce, ou que la faillite des petits serait la régulation nécessaire du système. Je refuse cette conclusion, et je la refuse deux fois. Moralement, elle traite les individus comme des moyens de l’espèce, ce qui est la logique que je combats partout ailleurs. Empiriquement, elle se trompe : un système marchand n’a pas d’existence séparée de ses agents, il vit de leur solvabilité et de leur nombre, et aucun équilibre ne survit à la destruction de ceux qui échangent. Le mot de nature a ici produit exactement l’effet qu’il faut craindre, il dispense de choisir.

Le néolibéralisme comme administration du marché par la monnaie

Regardons le vocabulaire européen, car c’est là que la confusion se fabrique. Le marché intérieur a une définition juridique précise, celle de l’Acte unique de 1986, reprise par les traités et rappelée par les fiches du Parlement européen.

« Un espace sans frontières intérieures dans lequel la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux est assurée. »

Définition de l’Acte unique européen de 1986, reprise par le Parlement européen, « Le marché intérieur : principes généraux »

Le texte dit son objet : la suppression des frontières intérieures. Il ne dit rien de l’abolition des frontières extérieures, qui relèvent d’un autre instrument, la politique commerciale commune. La formule « libre et non faussé », employée pour qualifier la concurrence à l’intérieur du marché, a donc été retournée : on en a fait un principe d’ouverture universelle alors qu’elle qualifie un espace délimité, et qu’elle n’a de sens que si une limite sépare l’intérieur de l’extérieur. La frontière n’est pas le contraire du marché, elle est la condition qui permet d’en avoir un. Sur ce point, voir La frontière plutôt que la norme.

C’est ici que je sépare les deux mots, et ma définition est un choix assumé. Le libéralisme encadre : il veut la propriété, l’initiative, le risque rémunéré et une loi qui borne la puissance privée. Ce que j’appelle néolibéralisme fait autre chose, il administre. La banque centrale fixe le prix du temps, la Commission fixe par la norme ce que le législateur ne vote plus, la dette publique engage ce que le contribuable n’a pas décidé. Ce n’est pas l’absence de règles, c’est un gouvernement sans mandat, et c’est le contraire du libéralisme défini au début de ce texte. Je précise l’écart avec l’usage courant, qui entend souvent par néolibéralisme un programme de dérégulation : ce que je veux nommer ici n’est pas la dérégulation, c’est l’administration monétaire et normative du marché.

Qui décide, qui paie, qui bénéficie en France

Prenons le cas français avec des chiffres publics. Au 31 décembre 2024, la part des non-résidents dans la détention des titres de dette de long terme émis par les administrations publiques françaises atteignait 53 %, après 52 % fin 2023, selon la Banque de France. Ce n’est pas un détail statistique. Cela signifie qu’environ la moitié de la dette publique négociable échappe à la détention résidente, et que l’État français forme ses conditions d’emprunt sur un marché dont la demande se décide en partie hors de France.

La conséquence est politique avant d’être comptable. Le taux servi est fixé par des acheteurs qui ne votent pas ici, la charge est payée par ceux qui votent ici. Qui décide ? La Banque centrale européenne pour le prix de la monnaie, la Commission pour la norme, le marché primaire pour le prix de la signature. Aucun de ces acteurs n’a reçu des Français le mandat d’opérer un transfert entre eux. Qui paie ? Le contribuable, l’épargnant dont la créance se dévalue, le salarié dont le revenu réel dépend d’une inflation que le Parlement ne fixe pas. Qui bénéficie ? Les détenteurs de titres, les emprunteurs les mieux placés dans le circuit monétaire, et les entreprises dont l’activité est soutenue sans que le petit concurrent reçoive la même aide.

Je veux être précis sur le statut de ce que j’affirme. Que la zone euro centralise la création monétaire et interdise à un État de se financer directement auprès de sa banque centrale est un fait institutionnel. Que ce dispositif transfère au marché une part de la contrainte qui pesait autrefois sur la décision politique est une hypothèse que je soutiens, et le chiffre ci-dessus la rend plausible sans la démontrer. Que cette architecture avantage systématiquement le grand capital, je le tiens pour une opinion argumentée et non pour une mesure établie : elle est cohérente avec l’effet Cantillon, qui décrit comment celui qui reçoit la monnaie nouvelle en premier capte l’écart avant que les prix s’ajustent, mais je ne dispose pas d’une estimation qui l’établirait dans le cas français. Enfin, dire que la dette n’a plus de conséquences parce qu’on en a dématérialisé la trace est une erreur de raisonnement : effacer une écriture ne supprime pas ce qu’elle représentait, cela déplace l’endroit où la conséquence apparaît, dans l’inflation ou dans le transfert. La différence entre les deux régimes tient là. Le libéralisme veut que le risque soit rémunéré et assumé. L’administration monétaire veut que le risque soit dissous, ce qui ne le supprime pas, mais supprime la préparation à l’affronter.

Un État garant, une loi faite pour le marché et non pour l’individu

Reste à dire l’architecture, car critiquer ne suffit pas. Je la résume par trois termes. L’État d’abord, qui ne doit pas exercer la contrainte sur l’individu, mais organiser par la loi la contrainte sur le marché, en définissant ce qui ne peut pas être échangé et ce qui ne peut pas être imposé à un contractant faible. Le marché ensuite, qui doit être le lieu où la contrainte s’exerce sur les offreurs, par la demande. Le citoyen enfin, qui doit rester libre de créer, soumis au seul risque de son initiative.

Cette architecture a des précédents concrets, car une règle qui s’adresse au marché et non aux personnes est ordinairement plus efficace et moins intrusive. Le droit européen de la concurrence en offre un exemple récent et daté. La Commission a sanctionné Google en juillet 2026 pour avoir favorisé ses propres services dans ses résultats de recherche et pour avoir restreint la liberté des développeurs sur sa boutique d’applications, avec des amendes de 460 et 430 millions d’euros. Je note que deux choses manquent encore. D’une part une sanction à la hauteur d’une position qui se reconstruit par le réseau et l’habitude. D’autre part une sanction qui atteigne les décideurs, car une amende payée par les actionnaires est un coût, pas une correction.

La morale, dans cette affaire, doit porter sur le marché et jamais sur la personne. Un État qui impose des règles aux acteurs marchands est dans son rôle, un État qui fait la morale à sa population est sorti du sien. Mais il faut reconnaître les limites de ce qui précède. Un État qui encadre est aussi un État qui peut capturer : la règle votée pour protéger devient vite une rente pour l’installé qu’elle abrite, et le mal que l’on prétendait corriger revient sous un autre nom. C’est pourquoi l’encadrement doit être général, connu à l’avance, contestable devant un juge et réversible.

J’ajoute trois concessions, parce qu’il serait trop commode d’accuser l’Europe du désordre et de s’en tenir là. Ma formule du libéralisme protectionniste est un argument, pas une démonstration : la protection a un coût, elle abrite parfois des rentes, elle expose à la riposte, et elle ne se justifie que si le résultat obtenu pour les citoyens qu’elle prétend défendre est meilleur que l’ouverture. Ensuite, la gouvernance européenne que je critique est aujourd’hui l’un des rares contre-pouvoirs devant les puissances numériques concentrées, et je ne peux pas plaider contre elle sans dire ce qui remplirait ce rôle. Enfin, un retour à un levier monétaire national restituerait un pouvoir de dévaluation, c’est-à-dire un transfert au détriment des épargnants et des salariés dont le revenu suit l’inflation : ce n’est pas une option gratuite, c’est un choix, et il devra être expliqué à ceux qui le paient.

À retenir. Le marché est un mécanisme d’information avant d’être une puissance, et c’est précisément pourquoi il faut le défendre des rentes, des subventions et des règles qui fabriquent des positions, et pourquoi aucun État ne peut prétendre s’y substituer.

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