Il existe, au cœur de la politique monétaire, un concept technique que presque personne ne connaît, et qui explique pourtant une part considérable de la dévalorisation du travail. Il s’appelle le NAIRU. Derrière cet acronyme se cache l’idée qu’un certain niveau de chômage est nécessaire au bon fonctionnement de l’économie, et que ce chômage sert précisément à contenir les salaires. Comprendre ce concept, c’est comprendre pourquoi la politique monétaire n’est pas neutre dans le rapport de force entre travail et capital.
Un acronyme, une doctrine
NAIRU signifie Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment, que l’on traduit par taux de chômage n’accélérant pas l’inflation. C’est le niveau de chômage en dessous duquel, selon cette doctrine, l’inflation commencerait à s’accélérer. La logique est la suivante : si le chômage tombe trop bas, les travailleurs deviennent rares, leur pouvoir de négociation augmente, ils obtiennent des hausses de salaires, et ces hausses se répercutent dans les prix. Pour éviter cette accélération de l’inflation, il faudrait donc maintenir un niveau de chômage suffisant.
Le concept est né dans la lignée de la courbe de Phillips, du nom de l’économiste néo-zélandais Alban William Phillips, qui observa en 1958, dans un article de la revue Economica, une relation statistique inverse entre chômage et croissance des salaires au Royaume-Uni sur près d’un siècle : moins de chômage, plus de hausse des salaires. Le NAIRU en est le raffinement, introduit par Franco Modigliani et Lucas Papademos en 1975, comme l’explique la Reserve Bank of Australia dans sa fiche pédagogique. Il désigne le point précis où le chômage est juste assez élevé pour que l’inflation ne s’accélère pas.
Le NAIRU n’est pas directement observable. On ne le mesure pas, on l’estime, à l’aide de modèles. Et c’est précisément parce qu’il est estimé, et non mesuré, qu’il est à la fois puissant et contestable : les estimations varient fortement selon les méthodes et les hypothèses, et elles ont une fâcheuse tendance à être révisées après coup. La Brookings Institution note que ces estimations sont « remarquablement imprécises ».

Un volant de chômage comme instrument de contention
Ce qu’il faut voir, dans le NAIRU, ce n’est pas la sophistication du modèle. C’est la fonction qu’il remplit. Dès lors qu’une institution considère qu’un certain taux de chômage est nécessaire, ce chômage cesse d’être un mal à éradiquer pour devenir un instrument de régulation. Le chômage n’est plus un échec à corriger, c’est un frein à maintenir.
La conséquence est directe. Si le chômage doit rester au-dessus d’un seuil pour contenir l’inflation, alors une partie des travailleurs doit rester sans emploi, ou en emploi précaire, précisément pour empêcher ceux qui ont un emploi d’exiger de meilleurs salaires. Le chômage joue alors le rôle d’une discipline : il rappelle à chaque salarié que sa position est fragile, et que la revendication salariale a un coût. C’est ce que certains économistes ont appelé, sans euphémisme, la fonction de discipline du chômage.
Cette doctrine n’est pas un secret. Elle est au fondement de la politique monétaire des grandes banques centrales depuis les années 1980. La Banque centrale européenne et la Réserve fédérale américaine publient régulièrement des estimations de ce taux de chômage d’équilibre, et leurs décisions de politique monétaire en dépendent. La Fed de San Francisco l’explicite : un marché du travail en dessous du NAIRU « tend à être associé à une hausse de l’inflation ». Quand la banque centrale durcit sa politique pour « prévenir une surchauffe », c’est très exactement le NAIRU qu’elle a en tête : elle juge que le chômage est tombé trop bas, et elle agit pour le faire remonter.
Comment la banque centrale pilote les taux directeurs pour contenir l’inflation : la mécanique que le NAIRU résume en un chiffre. Banque de France.

Le chômage structurel : la même idée, autre nom
Le NAIRU a un cousin, plus ancien et plus répandu : le chômage structurel, ou chômage d’équilibre, que l’on oppose au chômage conjoncturel. Le chômage conjoncturel est celui qui disparaît quand l’activité reprend. Le chômage structurel, lui, est présenté comme irréductible : il tiendrait aux rigidités du marché du travail, aux inadéquations de compétences, aux protections excessives.
Cette distinction est lourde de conséquences politiques. Si une partie du chômage est « structurelle », alors aucune politique de relance ne peut le résorber, et il devient naturel, voire optimal. La part déclarée « structurelle » du chômage est donc un enjeu de lutte idéologique déguisé en enjeu de mesure. Plus on qualifie de chômage de structurel, moins on se sent tenu de le combattre.
Or les estimations de chômage structurel ont régulièrement été révisées à la baisse après coup, à mesure que les économies parvenaient à créer des emplois sans inflation, ce que la doctrine jugeait impossible. Cette propension à surestimer le chômage incompressible, puis à réviser en silence, est l’un des reproches les plus solides adressés à ces modèles. L’article de la revue de l’American Economic Association, titré sans détour « Time to Ditch the NAIRU », en résume la controverse.
Lire les données du graphique
| Série et unité | Taux de chômage (%) | Valeur |
|---|---|---|
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 0 | 109,1 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 0,25 | 101,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 0,5 | 95 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 0,75 | 89,2 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 1 | 84,1 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 1,25 | 79,6 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 1,5 | 75,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 1,75 | 71,8 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 2 | 68,4 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 2,25 | 65,4 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 2,5 | 62,6 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 2,75 | 60 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 3 | 57,7 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 3,25 | 55,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 3,5 | 53,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 3,75 | 51,6 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 4 | 49,9 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 4,25 | 48,2 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 4,5 | 46,7 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 4,75 | 45,3 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 5 | 43,9 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 5,25 | 42,6 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 5,5 | 41,4 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 5,75 | 40,3 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 6 | 39,2 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 6,25 | 38,2 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 6,5 | 37,2 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 6,75 | 36,3 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 7 | 35,4 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 7,25 | 34,6 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 7,5 | 33,8 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 7,75 | 33 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 8 | 32,3 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 8,25 | 31,6 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 8,5 | 31 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 8,75 | 30,3 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 9 | 29,7 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 9,25 | 29,1 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 9,5 | 28,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 9,75 | 28 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 10 | 27,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 10,25 | 27 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 10,5 | 26,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 10,75 | 26 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 11 | 25,6 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 11,25 | 25,1 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 11,5 | 24,7 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 11,75 | 24,3 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 12 | 23,9 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 12,25 | 23,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 12,5 | 23,1 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 12,75 | 22,8 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 13 | 22,4 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 13,25 | 22,1 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 13,5 | 21,8 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 13,75 | 21,5 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 14 | 21,1 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 14,25 | 20,8 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 14,5 | 20,6 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 14,75 | 20,3 |
| Courbe de Phillips (hypothèse), pression salariale : indice schématique | 15 | 20 |
| NAIRU estimé, repère vertical : indice schématique | 9,5 | 0 |
| NAIRU estimé, repère vertical : indice schématique | 9,5 | 100 |
| Situation simulée, pression salariale : indice schématique | 7 | 35,4 |
Mode d’emploi : faites varier le taux de chômage pour déplacer le point le long de la courbe.
Contention des salaires, effet sur la part salariale
Le lien avec la série est maintenant clair. Le décrochage entre productivité et salaire ne peut pas se comprendre sans ce mécanisme. Une politique monétaire qui considère qu’un volant de chômage est nécessaire pour contenir l’inflation est, par construction, une politique qui contient les salaires. Elle retire aux travailleurs le rapport de force qui leur permettrait d’obtenir une part croissante des gains de productivité.
Le NAIRU n’agit pas seul. Il s’articule aux autres mécanismes du décrochage : désyndicalisation, financiarisation, mondialisation. Mais il en est le verrou monétaire. Même un marché du travail réformé, même des syndicats renforcés, se heurteraient à une banque centrale décidée à durcir sa politique dès que le chômage descend sous son seuil estimé. La politique monétaire fixe ainsi une borne supérieure au pouvoir de négociation des salariés, et cette borne est présentée comme une contrainte technique, alors qu’elle est un choix.
Il faut ici être précis, pour ne pas verser dans la caricature. La banque centrale ne se lève pas le matin en décidant de « maintenir les salaires bas ». Elle poursuit un objectif d’inflation, et le NAIRU est l’instrument conceptuel qui relie cet objectif au niveau de chômage. Mais l’effet est le même que si l’intention était explicite : la politique monétaire, en l’état, contient structurellement la progression des salaires. L’intention importe peu, le mécanisme est là.
Mode d’emploi : faites varier le taux de chômage pour suivre la chaîne causale, jusqu’à la réponse monétaire.
Ce qui reste
Le NAIRU est l’un de ces mots techniques qui font le travail idéologique de façon invisible. Sous couvert de neutralité scientifique, il transforme un niveau de chômage en donnée naturelle, et légitime une politique qui contient les salaires. Le contester n’est pas contester la science, c’est contester une interprétation présentée comme science. C’est rappeler que le niveau de chômage jugé « acceptable » est un choix politique, pas une constante de la nature. Et c’est poser la question que ce concept cherche à escamoter : au service de qui la politique monétaire se place-t-elle quand elle préfère du chômage à des hausses de salaires. La monnaie n’est pas neutre : c’est ce que montre l’effet Cantillon, qui complète ce tableau.
À retenir
- Le NAIRU est le taux de chômage censé empêcher l’inflation d’accélérer.
- Il transforme un volant de chômage en instrument de contention des salaires.
- Le chômage dit structurel joue le même rôle, en naturalisant une partie du chômage.
- La politique monétaire fixe ainsi une borne au pouvoir de négociation des salariés.




2 commentaires