La chambre régionale des comptes d’Auvergne-Rhône-Alpes a rendu à la mi-octobre son rapport sur les stations thermales. Le chiffre qui commande tout : 94 709 curistes conventionnés en 2025, contre 128 048 en 2016, 26 % de moins en neuf ans. Derrière, 101,78 millions d’euros publics investis depuis 2017, dont 35,35 millions pour le thermalisme. Et une phrase peu reprise : faute d’objectifs chiffrés, la chambre n’a pas pu dire ce que ces millions avaient produit.
Une région a donc payé la modernisation d’un service dont elle ignore l’effet, dans des communes qui en dépendent parfois pour un tiers de leurs recettes : qui paie, qui gère, qui mesure ?
- Ce que la chambre a compté
- Le seuil, mis à l’échelle
- Qui paie, et ce que les communes risquent
- Qui gère
- L’argent sans indicateur
- Ce que j’en retiens
Ce que la chambre a compté
Le contrôle porte sur neuf stations de six départements, sur 2016-2025, et sur la politique thermale de la Région (observations définitives du 30 avril 2026, synthèse de la Cour des comptes). La région compte 23 stations et 24 établissements.
Elle a perdu 26 % de ses curistes conventionnés depuis 2016, contre 22 % au national : elle décroche plus vite que le pays. En 2025, 8 stations sur 23 dépassaient 4 000 curistes, seuil présenté comme le minimum de viabilité : 15 sont en dessous. Le secteur pèse encore 131 millions de chiffre d’affaires et 1 522 emplois directs.
Le seuil, mis à l’échelle
Le calcul que le rapport ne fait pas : 4 000 curistes par station, multipliés par 23, donnent 92 000. La région en compte 94 709 : elle passe tout juste. Mais les cinq plus grandes stations, dont Aix-les-Bains, Royat et Vichy, prennent plus de la moitié du total. Il reste au plus 47 355 curistes aux 18 autres, soit 2 631 en moyenne.
La moyenne régionale est au-dessus du seuil, la station moyenne en dessous. Une station sous le seuil ne ferme pas : elle reporte ses investissements.
Quatre chiffres, un seuil invisible
Qui paie, et ce que les communes risquent
Trois payeurs. La sécurité sociale paie une part des soins : près de 53 millions d’euros en 2023. La Région a investi plus de 100 millions depuis 2017, dont 35,35 pour le thermalisme, plus 13,45 de fonds européens qu’elle verse. Les communes portent des charges au-dessus de la moyenne de leur strate : chez celles contrôlées, le thermalisme a représenté jusqu’à 35 % des recettes de fonctionnement, « liées à un casino ».
Un tiers du budget communal peut donc tenir à des curistes et à des machines à sous. Et le prix de la cure ne se décide pas là : le 8 octobre, le gouvernement a annoncé le transfert de 200 millions de remboursements vers les complémentaires en 2027 (notre article du 10 octobre) ; les 53 millions de la région en font environ un quart. La commune vote un budget sur un prix qu’elle ne fixe pas, comme pour la taxe foncière (notre article du 17 octobre).
Qui gère
Fin 2025, 75 % des établissements étaient gérés par des opérateurs purement privés, en propriété ou en délégation ; trois par une régie ou une société publique locale, trois par une SEM. La chambre n’en conteste pas le principe : « L’économie générale des délégations contrôlées est le plus souvent favorable au délégataire. »
Le déséquilibre est de moyens : la plupart des communes thermales « ne disposent pas de l’ingénierie technique, financière ou juridique nécessaire ». Elles signent long avec des opérateurs qui l’ont. La commune garde le patrimoine et le risque ; le délégataire prend les recettes et, si le périmètre le permet, les activités rentables. La chambre recommande un appui régional : c’est dire qu’elles ne sont pas outillées.
L’argent sans indicateur
Qu’a produit l’argent public ? La chambre n’a pas pu le dire : pas d’objectifs chiffrés, donc pas d’indicateurs de suivi, et aucune évaluation possible de l’efficacité. Ses trois recommandations portent sur ces indicateurs, leur suivi et le contrôle des subventions. Le contraste est net : 81 % des établissements ont agi sur l’énergie, 29 % seulement connaissaient la ressource en eau à cinq ans. On a financé la modernisation avant de savoir quoi obtenir, comme au Mans, où le palais des congrès est passé de 58 à 105 millions à payer (notre article du 21 octobre).
À observer : la stratégie que décrit la chambre, courts séjours et bien-être, pour un objectif de 5 000 curistes. Ce reportage France 3 Grand Est montre la diversification dans une station de l’Est, pas le résultat du rapport : aucun bilan n’est public.
Ce que j’en retiens
Une seconde chambre, la même année, arrive au même constat : dans le Grand Est, neuf contrôles décrivent des cures qui ne retrouvent pas leur niveau et des investissements à cofinancer, 1 300 emplois dont 660 directs (rapport Grand Est). C’est un modèle national tenu par la dépense publique, sans instrument pour mesurer ce qu’il rend.
C’est le mécanisme du don. La commune reçoit des curistes, une recette, un casino, un patrimoine à entretenir ; la Région donne 35 millions ; l’Assurance maladie paie une part. Chacun donne, et celui qui donne garde la main. Le jour où le remboursement bouge, la commune découvre qu’elle a payé le bâtiment, que le contrat protégeait l’opérateur et qu’elle n’a rien à opposer. C’est un circuit sans contrepartie vérifiable ; le mot « réinventer » me paraît trop doux.
Ce qui me retient, c’est le renversement de la charge de la preuve. Neuf ans durant, on a demandé aux stations de se moderniser, et on a payé. Personne n’a demandé combien de curistes en plus, à quelle échéance, avec quel seuil. Les recommandations de la chambre posent ces questions, après la dépense. Et les 15 stations sous le seuil restent la question ouverte : les courts séjours ne remplacent pas la cure qui fait vivre la commune.
- 94 709 curistes en 2025, contre 128 048 en 2016 : moins 26 %, contre 22 % au national.
- 8 stations sur 23 au-dessus de 4 000 curistes ; 15 en dessous.
- 101,78 millions d’euros publics depuis 2017, sans objectifs chiffrés ni indicateurs de suivi.
- 75 % des établissements gérés par des opérateurs privés.



