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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Ritaline : 323 000 patients, et en Île-de-France 1 première ordonnance sur 5 signée par un non-spécialiste

Une chambre d'enfant au petit matin : un garçon d'environ 8 ans en pyjama, assis à un bureau de bois, un cartable ouvert et un cahier devant lui ; au premier plan, sur la table de chevet, un pilulier ouvert avec de petits comprimés blancs et un réveil ; au plan moyen, dans l'embrasure d'une porte, une femme accroupie tient une ordonnance sécurisée ; à l'arrière-plan, une nef administrative démesurée où des milliers d'ordonnances pendent comme des bannières au-dessus d'un comptoir de pierre.

323 000 personnes ont pris du méthylphénidate en 2025 en France, le principe actif de la Ritaline, de la Concerta et du Medikinet. Le chiffre a été publié par RMC en mars 2026. Il correspond à une hausse de 31 % sur un an, et à environ 3 fois le niveau d’il y a 5 ans. L’Assurance Maladie n’a pas rendu publique de série nationale équivalente, mais les données qu’elle diffuse vont dans le même sens.

Le 16 octobre, elle a écrit aux médecins d’Île-de-France, comme l’a révélé France Inter, rapporté par franceinfo. Les prescriptions y ont augmenté de 122 % entre 2021 et 2025, et de 142 % chez les adultes, pour 22 290 patients adultes en 2025. Le courrier signale autre chose : dans 1 cas sur 5, le traitement n’a pas été lancé par l’un des médecins spécialistes que l’Assurance Maladie reconnaît.

Or c’est la règle. Le méthylphénidate est classé parmi les stupéfiants. La première prescription doit venir d’un médecin spécialisé dans le TDAH. L’ordonnance est sécurisée, vaut 1 an, et la délivrance se fait par périodes de 28 jours. Ce cadre n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est le nombre de personnes à l’intérieur, et la façon dont on compte celles qui entrent par une autre porte.

Au sommaire : 323 000 patients · une règle, deux définitions · la réforme de 2021 · le rattrapage et la pénurie · ce que cela change pour vous

Ce que recouvre le chiffre de 323 000 patients

Le total se répartit en 3 blocs : 65 000 enfants de 6 à 10 ans, 132 000 jeunes de 10 à 18 ans, et environ 126 000 adultes. Les deux premiers chiffres viennent de RMC. Le troisième se déduit des 39 % d’adultes, et la somme tombe juste sur 323 000.

Cette structure raconte l’histoire. Pendant vingt ans, la France a traité très peu. Dans ses recommandations sur le TDAH, la Haute Autorité de santé estime que l’usage français du méthylphénidate reste de 7 à 48 fois plus faible que dans d’autres pays comparables. Elle ajoute qu’environ 10 % des enfants concernés reçoivent un médicament. Ces comparaisons datent d’avant la hausse. Elles décrivent un pays où le traitement était l’exception.

Deux mouvements se superposent depuis : le diagnostic s’est répandu, porté par la reconnaissance du TDAH chez l’adulte et la formation des médecins, et le remboursement a été ouvert aux adultes fin 2021. Le premier répond à un besoin réel. Le second a créé un marché, avec un payeur public au bout de la chaîne.

Une règle, deux définitions du spécialiste

Le méthylphénidate est un psychostimulant proche des amphétamines, inscrit sur la liste des stupéfiants. D’où la condition d’entrée posée par le législateur. Reste à savoir qui est « spécialiste ». L’Assurance Maladie en compte trois : pédiatre, psychiatre, neurologue. C’est cette liste qui produit son chiffre d’octobre. Dans 1 cas sur 5 en Île-de-France, la première ordonnance n’a pas été signée par l’un de ces trois médecins. Elle y ajoute deux signaux : 2,1 % des patients ont vu plus de 4 prescripteurs, 0,6 % plus de 4 pharmaciens. Son courrier parle de « nomadisme médical et/ou pharmaceutique » et d’un mésusage fortement suspecté.

La Haute Autorité de santé retient une définition plus large. Dans ses recommandations mises en ligne en janvier 2025, elle écrit que « le diagnostic peut être posé par tout médecin ayant suivi une formation sur le TDAH ». Ce « médecin spécialisé du TDAH » n’est donc pas forcément pédiatre, psychiatre ou neurologue : c’est un médecin formé.

Les deux lectures ne mesurent pas la même chose. Une première ordonnance signée par un généraliste formé peut être conforme aux recommandations de la HAS, et compter comme « hors spécialiste » chez le payeur. Le chiffre de 1 sur 5 ne dit donc pas que 20 % des entrées sont irrégulières, mais que 20 % échappent à la définition étroite, sans distinguer la formation du contournement. Le problème n’est pas nouveau : en 2017, l’ANSM relevait déjà que 30 % des primo-prescriptions étaient établies par des médecins libéraux.

Ce qui manque n’est pas la règle, c’est le contrôle. Le remboursement ne dépend pas de la spécialité de celui qui a signé la première ordonnance. Le système paie sans vérifier, puis mesure après coup. Le courrier d’octobre décrit une pratique, il ne la bloque pas.

Qui prend du méthylphénidate, et à quel âge

En haut, les 323 000 patients traités en France en 2025, répartis par âge. En bas, la part d’adultes traités pour 100 000 adultes, en 2015 et en 2024. Survolez ou touchez une barre pour la valeur exacte.

Patients traités en France en 2025 : 323 000

65 000 enfants de 6 à 10 ans 132 000 de 10 à 18 ans 126 000 adultes 61 % de mineurs, 39 % d’adultes. Source : RMC, mars 2026, pour les deux premiers blocs ; le troisième est un calcul.

Adultes traités pour 100 000 adultes 0 75 150

24 2015

141 2024

réforme de novembre 2021 : remboursement ouvert aux adultes

Sources : RMC (mars 2026) et Assurance Maladie pour la répartition 2025 ; BMJ Mental Health, cohorte nationale 2015-2024, pour les adultes.

Ce que la réforme de 2021 a ouvert

L’ouverture du remboursement aux adultes, en novembre 2021, a laissé une trace nette dans les bases de l’Assurance Maladie. Une étude publiée dans BMJ Mental Health a suivi les délivrances entre 2015 et 2024. La part des adultes traités est passée de 24 à 141 pour 100 000 adultes. Le nombre de personnes commençant un traitement chaque année est passé de 7 605 à 44 725.

Les auteurs datent le décrochage : 10,9 % de délivrances en plus au moment de la réforme, puis 0,7 % par semaine pendant trois ans. Ils précisent que ce lien dans le temps ne prouve pas la causalité, le diagnostic plus fréquent comptant aussi.

Deux autres mesures confirment la direction. Une étude sur la base Medic’AM montre une consommation passée de 0,607 à 1,457 dose quotidienne pour 1 000 habitants entre 2016 et 2023, soit 84 % de plus. L’AFP, à partir des bases de l’Assurance Maladie, comptait 154 % de prescriptions en plus entre 2020 et 2024. Trois méthodes, trois chiffres, un même mouvement.

Un rattrapage réel, un approvisionnement qui ne suit pas

Faut-il s’en inquiéter ? Tout dépend de ce qu’on compare. Si le besoin est réel et mal couvert, la hausse est un rattrapage. C’est la lecture des pédiatres interrogés par France Inter : le diagnostic reste insuffisant et les professionnels formés manquent. La HAS estime qu’environ 10 % des enfants concernés reçoivent un traitement.

Un pays qui traite 10 % de ses enfants malades n’a pas d’abord un problème de surprescription. Il a un problème d’accès, doublé d’un problème de contrôle à l’entrée. Les deux se règlent par des moyens différents : des consultations spécialisées, et une vérification réelle.

Il existe pourtant une contrainte matérielle, et elle est documentée. L’ANSM a enregistré 68 déclarations de rupture ou de risque de rupture pour le méthylphénidate entre mai 2021 et décembre 2025. Les causes déclarées par les laboratoires sont explicites : capacité de production insuffisante et augmentation du volume de vente. Une seule molécule, quelques formes, une demande qui monte : la chaîne est courte.

La molécule est aussi surveillée pour ses effets : risques cardiovasculaires, psychiatriques, et chez l’enfant effets sur la croissance. Ce n’est pas un argument contre le traitement. C’est la raison pour laquelle la condition d’entrée existe, et pourquoi la contourner n’est pas un détail administratif.

Ce que cela change pour vous

Si un traitement commence, pour vous ou dans votre famille, la question est simple : qui a signé la première ordonnance, et avec quelle formation ? L’Assurance Maladie attend un pédiatre, un psychiatre ou un neurologue. La HAS accepte tout médecin formé au TDAH. Demandez lequel des deux cadres s’applique à votre cas.

La suite est encadrée par le calendrier. La prescription initiale vaut 1 an. La délivrance se fait par 28 jours, avec les quantités et les dates inscrites. Au bout d’un an, le renouvellement repasse par un spécialiste. Si ce rendez-vous n’est pas obtenu, le traitement s’arrête ou continue hors des règles : c’est là que se logent les situations signalées par l’Assurance Maladie.

Le coût, enfin, est public. Le médicament est remboursé : chaque patient supplémentaire est une dépense pour l’assurance maladie, dans un budget contraint, avec 9,9 milliards d’euros d’effort demandés en 2027. Ce n’est pas un argument contre un traitement nécessaire, mais le payeur peut légitimement demander qui prescrit, et à quel titre.

Notre lecture

La question clinique est disputée, et je ne prétends pas la trancher. Ce que ce dossier montre, c’est un mécanisme de pouvoir très concret. L’État autorise un médicament classé stupéfiant, fixe une condition d’entrée, paie les ordonnances, puis découvre par ses données qu’une sur cinq est entrée par une autre porte.
Le point le plus instructif n’est pas le taux, c’est le flou. Le payeur compte trois spécialités ; l’autorité sanitaire reconnaît tout médecin formé. Entre les deux, un généraliste formé vit dans une zone grise : conforme pour l’une, hors cadre pour l’autre. Un système qui ne tranche pas cette définition ne peut pas mesurer ce qu’il prétend surveiller, et il finit par envoyer des lettres au lieu d’appliquer une règle.
Je vois deux sorties cohérentes, et une seule incohérente. Soit on assume le sous-diagnostic : on forme des médecins, on ouvre des consultations, et l’on accepte que le volume monte. Soit on assume le contrôle : une définition unique du spécialiste, vérifiée au moment du remboursement, qui distingue le médecin formé du contournement. La troisième voie, celle que nous suivons, paie les deux et s’étonne du résultat. Elle produit le rattrapage et la dérive ensemble, et fait porter le soupçon aux patients.

Opinion de la maison, pas un fait.

À retenir
  • 323 000 personnes ont pris du méthylphénidate en France en 2025, 31 % de plus qu’en 2024 et environ 3 fois plus qu’il y a 5 ans (RMC, mars 2026).
  • En Île-de-France, les prescriptions ont augmenté de 122 % entre 2021 et 2025, et de 142 % chez les adultes, selon le courrier adressé par l’Assurance Maladie aux médecins le 16 octobre.
  • Dans 1 cas sur 5, la première ordonnance n’a pas été signée par un pédiatre, un psychiatre ou un neurologue. La HAS accepte pourtant tout médecin formé au TDAH : le taux mesure un écart à une définition, pas forcément une faute.
  • L’ANSM a enregistré 68 déclarations de rupture ou de risque de rupture entre mai 2021 et décembre 2025, pour une seule molécule et une demande en hausse.

Il reste une question que le chiffre annuel ne pose jamais : que fait un parent qui n’obtient pas le rendez-vous spécialisé dans l’année, alors que le traitement est commencé ?

Et vous : pour obtenir un diagnostic de TDAH, combien de mois avez-vous attendu un pédiatre, un psychiatre ou un neurologue ?

Cette émission d’ARTE, diffusée en 2026 avant les données d’octobre, pose la question que le chiffre ne tranche pas : le TDAH est-il un dysfonctionnement cérébral, un fait social, ou les deux ?

Document antérieur aux données d’octobre 2026 : il ne les commente pas.

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