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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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Un jeune sur 7 lit mal : l’État mesure, mais ne sait plus dire si ça empire

Une adolescente de 17 ans, assise à une table en bois dans une vaste halle de pierre, un livret d'examen ouvert entre les mains ; derrière elle, des rangées de tables vides, et un gigantesque thermomètre de verre et de laiton dont une main gantée ajuste le zéro ; à gauche, dans une lumière chaude, un couloir d'école avec des dessins d'enfants et un tableau noir, séparé de la halle par un seuil de pierre.

En 2025, 785 600 jeunes de nationalité française ont passé le test de lecture de la Journée défense et citoyenneté. 14 % d’entre eux présentent des difficultés en lecture, et 6 % peuvent être considérés en situation d’illettrisme. C’est un peu plus d’un jeune sur sept. La note publiée le 8 octobre 2026 par le service statistique du ministère de l’Éducation nationale donne les autres profils dans le même mouvement : 76 % lisent efficacement, 10 % ont une maîtrise fragile.

Le chiffre de 14 % est plus élevé que les deux précédents. Il ne s’inscrit pourtant dans aucune série continue. L’instrument de mesure a été renouvelé en 2019, puis le format de la journée a changé en 2024. La France produit donc chaque année un chiffre sur la lecture de sa jeunesse, et ce chiffre ne dit plus ce qu’il valait avant.

Au sommaire : Ce que mesure vraiment la Journée défense et citoyenneté · Une hausse que le ministère refuse de lire comme une tendance · Deux France de la lecture · Ce qu’un adulte qui lit mal paie tous les jours

Ce que mesure vraiment la Journée défense et citoyenneté

La Journée défense et citoyenneté (JDC) est obligatoire entre 16 et 25 ans. En 2025, 92 % des participants avaient 17 ou 18 ans. Ce n’est pas l’école qui convoque : c’est la direction du service national et de la jeunesse, au ministère des Armées. La direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), qui dépend du ministère de l’Éducation nationale, exploite ensuite les résultats et publie la note.

Le test tient en trois épreuves : l’automaticité de la lecture, la connaissance du vocabulaire, la compréhension de textes. Il ne note pas un élève, il classe un lecteur. 76 % des participants lisent efficacement, 10 % avec une maîtrise fragile, 8 % avec de très faibles capacités, 6 % en situation d’illettrisme, c’est-à-dire sous le seuil qui rend autonome devant un texte simple.

Cette photo a une qualité rare : elle porte sur une génération entière, une seule fois, à l’âge où l’on entre dans la vie adulte. Elle a aussi une faiblesse de construction. Aucune mesure nationale ne prend le relais à 25 ans, à 40 ans ou à 55 ans. Ce que la note décrit de la jeunesse, personne ne le décrit de la population qui travaille.

Une hausse que le ministère refuse de lire comme une tendance

Les trois derniers chiffres se suivent : 11,8 % de difficultés en 2023, 13 % en 2024, 14 % en 2025. La suite paraît nette. La DEPP l’interrompt elle-même, dans sa note n° 25.57 : « la comparaison de 2024 avec ceux de 2023 et de 2022 n’est pas pertinente », écrit-elle, parce que le test a été renouvelé en septembre 2019 et que seules 2022 et 2023 restaient comparables entre elles.

Le format de la Journée a ensuite changé en 2024. Les conditions d’accueil et les modalités du test ont donc bougé une deuxième fois. Reste un point solide : 2024 et 2025 relèvent du même dispositif, et la part des jeunes en difficulté y passe de 13 à 14 %. Un point de plus en un an, à instrument constant. C’est le seul mouvement que la comparaison autorise, et c’est celui dont personne ne parle.

Un autre chiffre bouge en même temps : le nombre de participants. 843 500 jeunes en 2024, 785 600 en 2025, soit 57 900 de moins. Qui manque ? La note ne le dit pas. Convocation, dispense, report, absence : les causes possibles ne sont pas départagées. Le pays ne sait donc pas s’il compte plus de jeunes en difficulté, ou s’il a testé un ensemble légèrement différent.

La hausse, et la coupure au milieu de la hausse

Part des jeunes en difficulté de lecture à la Journée défense et citoyenneté, en %. Le test a changé en 2019, le format de la journée en 2024 : la courbe est coupée là où l’instrument change. Survolez ou touchez un point ou une barre pour la valeur exacte.

Part des jeunes en difficulté de lecture, en %

15 14 13 12 11 10

changement de format de la JDC série comparable depuis 2024

11,8 % 13 % 14 % 2023 2024 2025

Difficultés de lecture en 2025, par territoire, en % moyenne nationale : 14 %

Mayotte 52 %

Seine-Saint-Denis 19 %

Aisne 19 %

Somme 17 %

Ardennes 16 %

France entière 14 %

Sources : DEPP, Notes d’Information n° 26.43 (8 octobre 2026) et n° 25.57 (14 octobre 2025) ; chiffres territoriaux de la note 26.43.

Deux France de la lecture

La moyenne nationale cache des écarts que la note détaille. À Mayotte, 52 % des jeunes testés présentent des difficultés de lecture. En Seine-Saint-Denis et dans l’Aisne, 19 %. Dans la Somme, 17 %. Dans les Ardennes, 16 %. L’académie d’Amiens, qui couvre l’Aisne, l’Oise et la Somme, est la dernière de l’Hexagone : 73 % de ses jeunes lisent efficacement, contre 77 % en moyenne hexagonale, selon la lecture de la note par France 3 Hauts-de-France.

Le diplôme explique une grande part de ces écarts, sans les épuiser. Parmi les jeunes qui ont quitté le système éducatif avec le brevet pour seul diplôme, ou sans aucun diplôme, 37 % ont des difficultés et 19 % sont en situation d’illettrisme. Tous confondus, ceux qui n’ont pas dépassé le collège sont un sur deux. Chez ceux qui suivent une filière générale, technologique ou des études supérieures, 5 %. Les garçons sont plus touchés que les filles, 16 % contre 12 %. Le diplôme protège, et il est devenu la norme : j’ai documenté ailleurs ce que vaut un bac que presque tous obtiennent.

Ces chiffres de jeunesse ne disent pas tout du pays. Une autre enquête, menée par l’Insee en 2022 auprès des 18-64 ans, mesure la même difficulté chez les adultes : 10 % des personnes de métropole ne maîtrisent pas les fondamentaux à l’écrit ou en calcul. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme en tire 1,4 million de personnes en situation d’illettrisme, et 3,7 millions en difficulté forte sur au moins une compétence de base, sur l’ensemble du territoire.

Ce qu’un adulte qui lit mal paie tous les jours

Dans cette population, une personne sur deux travaille, et une sur deux a plus de 45 ans. L’illettrisme n’est donc pas un chômage déguisé. Il est présent dans les ateliers, les entrepôts, les services, les chantiers. Il ne se voit pas, parce que celui qui ne lit pas demande à un collègue, ou contourne, et que personne ne tient ce compte.

Les conséquences sont mesurables. 28 % des personnes en difficulté forte ne font aucune démarche administrative seules, contre 11 % des autres. 61 % font leurs démarches en ligne, contre 85 %. 11 % n’utilisent jamais internet, contre 1 %. Un bulletin de paie, une ordonnance, une convocation, une clause de contrat, un formulaire de renouvellement : chaque document suppose une lecture autonome que ces personnes n’ont pas.

C’est là que le débat public se trompe d’objet. On discute du niveau des élèves, on mesure des générations à 17 ans, et l’on oublie que la difficulté ne s’arrête pas à la sortie de l’école. Elle change de lieu. Elle passe du bulletin au guichet, puis du guichet au poste de travail. À l’autre bout du même système, 56 000 lycéens sont sortis de Parcoursup sans aucune proposition cette année.

Notre lecture

Ce que je retiens de ces notes est une décision implicite. La France mesure la lecture de sa jeunesse une seule fois, à 17 ans, dans une institution qui n’enseigne pas, avec un instrument qu’elle a recalibré deux fois en six ans. Un thermomètre qu’on change ne mesure plus une évolution : il produit une photo annuelle. Et l’on commente cette photo comme une tendance, alors que le service qui la fabrique écrit lui-même qu’on ne peut pas. Ce n’est pas une faute de calcul, c’est un choix de méthode, et ce choix a des effets politiques. Un pays qui veut savoir s’il perd sa langue garde le même instrument, sur la même population, pendant vingt ans. Sinon, chaque hausse peut être renvoyée à la méthode, et chaque responsable à la note suivante. La hausse de 2025 est réelle à format constant, sur un an. Elle est trop courte pour conclure, et trop documentée pour être écartée d’un revers de main.

Opinion de la maison, pas un fait.

À retenir
  • 785 600 jeunes ont passé le test de lecture de la Journée défense et citoyenneté en 2025 : 14 % présentent des difficultés, 6 % sont en situation d’illettrisme, 76 % sont des lecteurs efficaces (DEPP, note n° 26.43, 8 octobre 2026).
  • La suite 11,8 % en 2023, 13 % en 2024, 14 % en 2025 n’est pas une série : le test a été renouvelé en 2019, le format de la journée modifié en 2024. À dispositif constant, seuls 2024 et 2025 se comparent, et la hausse y est de 1 point.
  • Les écarts territoriaux sont considérables : 52 % à Mayotte, 19 % en Seine-Saint-Denis et dans l’Aisne, 17 % dans la Somme, contre 14 % en moyenne. L’académie d’Amiens est la dernière de l’Hexagone.
  • Chez les adultes de 18 à 64 ans, 10 % ne maîtrisent pas les fondamentaux à l’écrit ou en calcul (Insee, 2022). 1,4 million de personnes sont en situation d’illettrisme, et la moitié d’entre elles travaillent.

Il reste une question que le chiffre annuel ne pose jamais : que fait-on des 785 600 jeunes une fois le test rangé ?

Et vous : dans votre entourage professionnel, combien de personnes lisent un document technique en s’aidant de quelqu’un d’autre, sans jamais le dire ?

Ce documentaire d’immersion, diffusé en 2012, suit des adultes en situation d’illettrisme dans leur apprentissage. Il est antérieur de quatorze ans aux chiffres de 2025 : il ne les commente pas. Il montre ce qu’un comptage ne montre jamais, la journée de celui qui ne lit pas.

Document antérieur aux chiffres de 2025 : il ne commente ni la note n° 26.43 ni les données citées dans cet article.

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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