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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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3 000 docteurs juniors dans les déserts médicaux : des rendez-vous en plus, aucun cabinet en plus

File d'attente sur une place de village devant un cabinet médical porte close, stéthoscope et trousseau de clés suspendus au mur
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Le 2 novembre 2026, 3 000 internes de médecine générale entament leur quatrième année. Ils prennent le statut de « docteur junior ». 80 % d’entre eux iront dans les zones où l’accès aux soins est le plus difficile, annonce le ministère de la Santé.

Ils recevront des patients et prescriront. Ils exerceront « pleinement comme médecins », selon le cabinet de la ministre, sous la responsabilité d’un praticien installé, leur maître de stage. Cette année ne crée aucun cabinet. Elle ajoute des rendez-vous, et pour un temps seulement.

En 2025, 891 généralistes se sont installés dans les zones prioritaires, sur 2 810 installations en France. En 2024, 6 millions de Français n’avaient pas de médecin traitant, selon le dossier de presse du pacte de lutte contre les déserts médicaux. L’État déplace des jeunes médecins. Il ne décide pas de ceux qui resteront.

Les parties de cet article
  1. Ce qui change le 2 novembre
  2. Ce que le ministère met en avant
  3. Ce que ces chiffres ne mesurent pas
  4. Le budget 2027 freine la médecine de ville
  5. Ce que cela coûte, et qui paie
  6. Ce que cela change pour vous
  7. L’objection la plus forte, et ma réponse

Ce qui change le 2 novembre

La quatrième année est la dernière étape d’une formation portée à 10 ans au minimum, contre 9 avant la réforme de 2022. Le ministère parle d’une hausse « historique » des effectifs. En 2026, 10 300 internes sont entrés en première année, soit 15 % de plus qu’en 2025 et 36 % de plus qu’en 2012. Le détail figure dans la dépêche de l’AFP publiée par Sud-Ouest le 14 octobre.

Les 3 000 annoncés arrivent en novembre. Une seconde vague de 500 suivra début mai 2027. Leur rémunération de base dépasse un peu 2 700 € par mois, avec 400 € d’indemnité d’autonomie supervisée et 420 € par garde de 24 heures. La prime monte à 1 000 € en zone d’intervention prioritaire. Ces montants viennent du ministère, repris par l’AFP. Les gardes sont fixées par le décret n° 2026-370 du 13 mai 2026.

Ce que le ministère met en avant

L’Assurance maladie publie chaque année les chiffres de l’installation. Sa dernière livraison, arrêtée au 31 décembre 2025, dessine un rebond. Après une baisse de 9,8 % en 2024, les premières installations remontent à 2 810 en 2025, contre 2 130 un an plus tôt, soit 32 % de plus, selon l’Observatoire de l’accès aux soins.

La hausse est plus forte dans les zones que l’on dit désertées : 891 généralistes s’y sont installés en 2025, environ 300 de plus qu’en 2024, soit 45 % de plus. Le nombre moyen de patients suivis par médecin traitant reste stable, à 1 033. Les assistants médicaux progressent, avec 9 304 contrats, en hausse de 20 %. Le service d’accès aux soins, qui oriente les appels urgents, couvre 98,5 % de la population.

Le gouvernement vise 5 000 maisons France Santé fin 2027. Ces structures s’engagent à donner un rendez-vous en 48 heures, et à ce qu’une solution de santé soit accessible en moins de 30 minutes. L’objectif figure dans la présentation du budget de la Sécurité sociale, comme le rapporte Medscape.

Ce que ces chiffres ne mesurent pas

Le premier angle mort est le nombre de patients sans médecin traitant. Les 6 millions de 2024 n’ont pas disparu. L’Assurance maladie suit un indicateur plus étroit, la part des malades chroniques sans médecin traitant : 4,3 % fin 2025, contre 5,6 % en 2022. Le pacte promettait de passer sous 4 %. Le chiffre stagne, alors que ces malades augmentent de 2,6 % par an.

Le deuxième angle mort est la durée. Un docteur junior soigne un an, encadré, dans un cabinet qui accepte de le recevoir. Il ne signe pas de bail, n’achète pas de matériel, ne choisit pas de rester. Ce sont les 891 installations de 2025, non les 3 000 de novembre, qui changent durablement l’offre d’un village.

Le troisième angle mort est le découpage. Les 2 400 juniors envoyés en zone difficile iront dans les zones d’intervention prioritaires et les quartiers prioritaires de la ville. Ces cartes sont arrêtées par les agences régionales de santé. Le pacte de 2025 a ajouté les « zones rouges », désignées par les agences et les préfets à l’échelle de l’intercommunalité. Un lecteur doit donc consulter 2 cartes, sans garantie qu’elles se superposent.

Le rapport de force est simple : environ 2 400 juniors en zone prioritaire, contre 891 installations en 2025. L’État peut donc envoyer presque 3 fois plus de jeunes médecins qu’il n’en voit s’installer. Il finance la mobilité, pas l’ancrage.

Ce que l’État envoie, ce que les médecins choisissent
Nombre de médecins généralistes, France entière. Installations en 2025 et docteurs juniors attendus en novembre 2026.
Installations en 2025
2 810 installations au total
891 dans les zones prioritaires, soit 31,7 %
Docteurs juniors, novembre 2026
3 000 docteurs juniors au total
2 400 en zones prioritaires, soit 80 %
Sources : Assurance maladie, Observatoire de l’accès aux soins, données au 31 décembre 2025 ; ministère de la Santé, 14 octobre 2026. Les 2 400 sont un calcul à partir des 80 % annoncés.

Le budget 2027 freine la médecine de ville

Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027 a été déposé le 1er octobre. La commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale a rejeté sa partie « recettes » le 15 octobre, comme le rapporte Le Monde. Les députés le discutent en séance à partir du 20 octobre. Le tableau d'équilibre fait passer le déficit de la branche maladie de 12,5 milliards d'euros en 2026 à 7,8 milliards en 2027.

Pour y arriver, l'objectif national de dépenses d'assurance maladie progresse de 2 %. Les hôpitaux et les cliniques sont servis à 3 %, de 112,6 à 116 milliards d'euros. La médecine de ville passe de 117,4 à 118,3 milliards, soit 0,8 % de plus. Le gouvernement prévoit 1,8 % d'inflation en 2027, selon la présentation du budget. La ville progresse donc moins vite que les prix. 3 milliards d'économies sont attendus sur les médicaments, 1 milliard sur les arrêts maladie.

Ce que cela coûte, et qui paie

Une année de 3 000 docteurs juniors représente entre 97 et 112 millions d'euros de rémunération, selon que l'on compte ou non l'indemnité d'autonomie. C'est un ordre de grandeur, hors gardes et primes de zone. L'Assurance maladie paie, donc les cotisations et l'impôt. C'est environ 3,7 % des 3 milliards d'économies demandées aux médicaments.

Ce que cela change pour vous

Si vous habitez une zone prioritaire, vous verrez probablement un docteur junior dans les mois qui viennent. Il exercera dans une maison de santé ou un cabinet. Le rendez-vous sera plus facile à obtenir, surtout pour les soins courants. Vous serez soigné par un médecin en fin de formation, supervisé par un praticien installé.

Si vous n'avez pas de médecin traitant, la démarche ne change pas : demandez votre inscription auprès d'un cabinet, d'une maison de santé ou de votre caisse primaire. Le service d'accès aux soins, joignable par le 15 ou le 116 117, oriente les demandes non urgentes. Les maisons France Santé promettent un rendez-vous en 48 heures ; le gouvernement veut en labelliser 5 000 fin 2027.

Le coût des soins suit un autre chemin : depuis le 1er octobre, le plafond des franchises médicales est passé à 140 €, et les mutuelles ne peuvent pas le rembourser, comme je l'ai détaillé dans Franchises médicales : le plafond passe à 140 €.

L'objection la plus forte, et ma réponse

On peut dire que la réforme agit sur le seul moyen d'action dont l'État dispose : le nombre de médecins formés. Les chiffres de 2025 vont dans ce sens, y compris dans les zones difficiles. La fin du numerus clausus en 2020 commence à produire ses effets. Et l'organisation compte autant que le nombre : un village qui finance une maison médicale attire 18 professionnels, comme le montre le reportage de France 3 placé plus bas.

À observer : ce reportage de décembre 2024, antérieur à la vague de novembre 2026, montre une commune rurale qui a payé une maison médicale avec des subventions publiques et attire 18 professionnels. L'offre dépend aussi des murs et du financement local. Extrait public, 2 min 03.

Ma réponse est que cette objection décrit le bon mécanisme et en tire une conclusion trop optimiste. Former plus de médecins ne dit rien de l'endroit où ils s'installeront dans 10 ans. Une année en zone rurale peut donner envie de rester, ou confirmer une vocation urbaine. Aucun taux de conversion n'est publié.

Mon jugement, maintenant. Je crois que le désert médical ne se mesure pas en nombre de médecins, mais en minutes et en kilomètres. Un habitant de la Creuse ne demande pas combien la France compte de généralistes. Il demande combien de jours il attendra, et qui répondra la nuit. Les 3 000 juniors sont une bonne nouvelle pour l'accès immédiat, pas une réponse à cette question. Elle dépend d'un choix que personne ne contrôle : celui du médecin qui reste ou part.

La chaîne de décision ne bouge pas. Les cartes sont arrêtées par les agences régionales de santé, avec les préfets. Les communes financent les murs. L'État fixe la norme et compte les effectifs. Celui qui vit loin d'un cabinet ne décide de rien.

Et vous, combien de temps attendez-vous pour obtenir un rendez-vous chez un généraliste près de chez vous ? Avez-vous déjà renoncé à des soins faute de médecin traitant ? Racontez-moi ce que cela change dans votre quotidien, en commentaire.

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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