À partir du printemps 2027, 1 700 familles monoparentales de la Seine-Saint-Denis recevront 50 euros par mois pour acheter à manger. 11 communes sont concernées, les orientations commenceront en février 2027. Le budget de l’expérimentation, nommée Vital’im 2, s’élève à 1,295 million d’euros sur 18 mois. L’État en apporte 430 000 euros.
Le chèque alimentaire national, promis en 2020 puis repris par Emmanuel Macron en 2022, n’a jamais vu le jour. Ce n’est donc pas l’État qui crée ici un droit, c’est un département qui paie, sélectionne et vérifie. Et la répartition de la facture a changé depuis la première expérimentation : l’État finançait 65 % du premier Vital’im, il finance 33 % du second, alors que le nombre de personnes visées augmente.
Je regarde qui décide, qui paie, qui est retenu et qui reste dehors. Le dispositif fonctionne, les chiffres de la première phase le montrent. La question est de savoir ce qu’il installe : un droit, ou une allocation conditionnée par celui qui la verse.
Les parties de cet article : ce que le département décide, et pour qui ; qui paie, 65 % hier et 33 % aujourd’hui ; le chèque national qui n’est jamais venu ; ce que le don installe ; ce que cela change pour vous.
Ce que le département décide, et pour qui
Le dispositif est décrit dans le communiqué d’Action contre la Faim du 16 octobre 2026, qui accompagne le conseil départemental. Les bénéficiaires sont des familles monoparentales en situation de précarité, comprenant une femme enceinte ou un enfant de moins de 3 ans. L’aide est de 50 euros par mois, avec une bonification pour les aliments sains et durables, et un accompagnement en santé, nutrition et alimentation.
11 communes sont retenues : La Courneuve, Le Blanc-Mesnil, Dugny, Le Bourget, Romainville, Noisy-le-Sec, Tremblay-en-France, Villepinte, Rosny-sous-Bois, Le Raincy et Villemomble. Le département compte 40 communes : les familles des 29 autres n’ont pas accès au dispositif, quelle que soit leur situation.
Deuxième filtre, et il est décisif : on ne fait pas de demande. L’orientation est assurée par les travailleurs sociaux du service social départemental, et les ateliers se tiennent dans les centres de protection maternelle et infantile (PMI). C’est une sélection administrative, pas un droit ouvert. Le ciblage est assumé : les familles monoparentales représentent près d’un tiers des familles du territoire, et 85,2 % des habitants vivent dans une commune à risque de précarité alimentaire, contre 55,3 % en Île-de-France. Dans le département, 27,6 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 14,6 % en France métropolitaine.
La première phase avait touché 1 351 personnes, soit 529 ménages, dans 4 communes (Montreuil, Sevran, Villetaneuse, Clichy-sous-Bois), avec la même aide de 50 euros par mois et par personne pendant 6 mois, bonifiée jusqu’à 50 %. Le bilan publié par le département est mesurable : l’insuffisance alimentaire en quantité a diminué de moitié, 75 % des ménages ont diversifié leur alimentation, et 32 % des participants poursuivaient les activités après la fin du dispositif.
Qui paie : 65 % hier, 33 % aujourd’hui
C’est le chiffre que personne ne met en avant, et il se calcule. La première expérimentation disposait de 2,3 millions d’euros, dont 1,5 million apporté par l’État dans le cadre de l’appel à projets « Mieux manger pour tous » : soit 65 % de la facture. La seconde dispose de 1,295 million d’euros, dont 430 000 euros de l’État, au titre du contrat local des solidarités et du même fonds : 33 %.
La part de l’État, divisée par deux entre les deux phases
Survolez une barre pour voir les montants. Source : budget de la première phase (La Gazette des communes, 17 avril 2026) et communiqué d’Action contre la Faim du 16 octobre 2026.
Le changement n’est pas seulement arithmétique. Le premier dispositif était un appel à projets national dont la collectivité était lauréate. Le second est financé aux deux tiers par le département. Quand le gouvernement parle de sécurité sociale de l’alimentation, il faut regarder qui signe le chèque : ici, c’est Bobigny.
Une précaution sur les montants. L’aide annoncée est de 50 euros par mois, sur 18 mois, pour 1 700 familles : cela ferait 1,53 million d’euros, soit 235 000 euros de plus que le budget. Le communiqué ne précise pas si les familles sont accompagnées par vagues de 6 mois, comme dans la première phase, ou si la durée est plus courte pour chacune. Les 1 700 familles ne touchent donc probablement pas 50 euros pendant 18 mois pleins. C’est une question à poser au département avant de comparer.
Le chèque alimentaire national n’est jamais venu
Le dispositif n’est pas né dans le 93 par hasard. Le chèque alimentaire était l’une des propositions de la Convention citoyenne pour le climat de 2020, validée par Emmanuel Macron, puis reprise dans sa campagne de 2022. Il a été enterré en janvier 2024 par le ministre de l’Économie de l’époque, Bruno Le Maire, sur France 3 : « J’enterre la politique des chèques parce que je considère qu’elle n’est pas la bonne », et « Oublions la politique des chèques, nous n’en avons pas les moyens » (Public Sénat, 8 janvier 2024).
Deux ans et neuf mois plus tard, un département socialiste fait ce que l’État avait promis, avec l’argent de l’État pour un tiers, et demande à l’État de généraliser. Le conseil départemental le dit sans détour : l’expérimentation doit « nourrir le plaidoyer pour une évolution des politiques publiques » et peser dans le débat national. C’est la mécanique inverse de celle qu’on décrit souvent : ici, la collectivité prend le risque, produit la preuve, puis réclame une loi.
Il reste que le droit à l’alimentation, dans cette affaire, n’existe pas. Ce qui existe est une allocation versée par une collectivité, sur des critères qu’elle fixe, à des personnes qu’elle désigne, pour des produits qu’elle bonifie. Le jour où la majorité change à Bobigny, le dispositif peut s’arrêter sans qu’aucun droit ne soit violé. C’est la différence entre une politique et une expérimentation.
Ce que le don installe
Je ne conteste pas l’utilité du dispositif : une aide qui réduit de moitié l’insuffisance alimentaire de ceux qui la reçoivent fait ce qu’elle annonce. Mais il faut voir le mécanisme, parce qu’il est le même partout où l’État ou une collectivité distribue.
La main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. Le département ne rend pas un service neutre : il prélève sur les habitants du territoire, puis redistribue à une fraction triée de ces habitants. Entre les deux, il s’installe comme celui qui qualifie, oriente, exclut et récompense. Les travailleurs sociaux décident qui entre. La bonification décide ce qui est bon : acheter bio et local est encouragé, acheter du premier prix ne l’est pas. La vertu alimentaire devient une condition d’accès à l’argent public, et celui qui la définit devient l’arbitre.
Rien de tout cela n’est illégitime : une collectivité a le droit de choisir ses priorités, et de conditionner l’argent qu’elle verse. Mais il faut alors cesser d’appeler cela un droit. Un droit ne se mérite pas, ne s’oriente pas, ne se bonifie pas. Et une allocation dont dépend une mère seule pour nourrir son enfant crée exactement ce que le don produit toujours : une dépendance, et un pouvoir pour celui qui la gère.
Le point le plus intéressant est politique. Le département utilise son expérimentation pour réclamer une sécurité sociale de l’alimentation nationale. Autrement dit : il démontre localement qu’il sait faire, puis demande à l’étage supérieur de financer et de généraliser. Si l’État accepte, il ne paiera pas seulement : il fixera les critères, le barème et les conditions, et la collectivité qui a inventé le dispositif deviendra l’exécutante d’une règle qu’elle ne décidera plus. C’est le mouvement que décrit toute centralisation : on commence par financer le local, on finit par le normer.
Ce que cela change pour vous
Si vous vivez dans l’une des 11 communes concernées, que vous élevez seul ou seule un enfant de moins de 3 ans, ou que vous êtes enceinte, le dispositif peut vous concerner à partir de février 2027. Il n’y a pas de formulaire en ligne ni de guichet d’inscription : il faut être orienté par un travailleur social du département ou par un centre de PMI. Si vous n’êtes pas dans ce cas, ou si vous habitez les 29 autres communes, cette annonce ne change rien pour vous, et aucun chèque alimentaire national n’existe pour prendre le relais.
Pour situer l’enjeu, notre article du 5 octobre sur les données des Restos du Cœur montrait qu’une personne sur 10 y était exposée. Le chèque du 93 concerne 1 700 familles : une goutte, choisie avec soin.
La Seine-Saint-Denis fait ce que l’État a promis et n’a pas fait, et il le fait bien : la preuve est produite, les chiffres sont là. Mais ce que le département fabrique n’est pas un droit, c’est une allocation discrétionnaire, bonifiée selon une morale du bien-manger, et révocable avec la majorité. Et voici le paradoxe : pour obtenir une sécurité sociale de l’alimentation, il demande à l’État de reprendre la main, c’est-à-dire de fixer les critères à sa place. Le local a montré qu’il pouvait décider ; il demande maintenant à être administré. C’est la vieille histoire française : on invente en bas, on fait financer en haut, et le pouvoir reste en haut.
Opinion de la maison, pas un fait.
- Vital’im 2 versera 50 euros par mois à 1 700 familles monoparentales, dans 11 des 40 communes du département, à partir du printemps 2027.
- Le budget est de 1,295 million d’euros sur 18 mois, dont 430 000 euros de l’État : 33 % contre 65 % dans la première phase.
- On n’y accède pas sur demande : l’orientation passe par les travailleurs sociaux et les centres de PMI.
- La première phase a réduit de moitié l’insuffisance alimentaire de 1 351 personnes, dans 4 communes.
- Le chèque alimentaire national promis en 2020 a été abandonné en janvier 2024 ; aucun dispositif national ne le remplace.
Cette vidéo du conseil départemental, publiée en avril 2026, présente le bilan chiffré de la première expérimentation. Elle montre des bénéficiaires et l’usage de la carte ; elle ne dit rien de la deuxième phase, décidée depuis.
À regarder pour le décor : la carte, les rayons, les ateliers. Ce que la vidéo ne montre pas, c’est qui paie : le graphique ci-dessus le donne.



