Dimanche 18 octobre, la préfecture de police des Bouches-du-Rhône a publié le bilan des violences de la veille à Marseille. Le document annonce « plus de 30 000 pilleurs », dont 8 000 « émeutiers », 99 gardes à vue et 118 membres des forces de l’ordre blessés (franceinfo, 18 octobre 2026). 24 heures plus tôt, le préfet des Bouches-du-Rhône, Jacques Witkowski, parlait devant la presse. Il annonçait « entre 7 000 et 8 000 pilleurs et non pas manifestants » (Maritima, 17 octobre 2026). Le même soir, il en comptait 29. Dimanche, la préfecture en compte 118. La chambre de commerce et d’industrie (CCI) recense près de 500 commerces vandalisés dans le centre-ville, selon la CCI (Le Figaro, 18 octobre 2026). Les 3 chiffres de police ont été multipliés par 4 en une journée. Aucune autorité n’explique ce qui a changé dans le comptage.
Dans cet article
- Samedi soir, 7 000 à 8 000 pilleurs
- Dimanche, 30 000 pilleurs dont 8 000 émeutiers
- Le mot pilleur ne figure dans aucun code
- Une garde à vue pour 303 personnes comptées
- Ce que cela change pour un commerçant de la Canebière
- Deux autorités, deux intérêts
- Ce qu’il faudrait publier
Samedi soir, 7 000 à 8 000 pilleurs
La conférence de presse se tient en début de soirée. Le préfet décrit une ville attaquée par des groupes venus piller, non une manifestation. Il donne une estimation. « Nous estimons que nous faisons face aujourd’hui à entre 7 000 et 8 000 pilleurs et non pas manifestants. » Il ajoute que « la revendication, c’est piller, c’est partir et c’est blesser » (Maritima, 17 octobre 2026). Son bilan est provisoire : 29 blessés dans les forces de l’ordre, dont 2 hospitalisés, 30 à 40 magasins pillés ou dégradés, 20 à 30 interpellations. La journée n’est pas finie : les forces restent sur le terrain jusqu’à 1 heure du matin. Ces heures expliquent une part de la hausse du lendemain, pas un passage de 8 000 à plus de 30 000.
Dimanche, 30 000 pilleurs dont 8 000 émeutiers
Le bilan de la préfecture annonce « plus de 30 000 pilleurs », « dont 8 000 émeutiers », « au plus fort des débordements » (actu.fr, 18 octobre 2026). Les 8 000 ne désignent donc plus l’ensemble des pilleurs : ils deviennent une sous-catégorie. Le haut de la fourchette du préfet sert maintenant à compter les émeutiers, sans que ce mot soit défini.
Le reste est précis. La préfecture compte 99 gardes à vue « directement liées aux émeutes » et 118 blessés dans les forces de l’ordre, dont 3 hospitalisés. Elle détaille les moyens. 434 policiers et 240 CRS ont tenu le terrain de 7 heures à 1 heure. Puis 77 gendarmes mobiles et 75 gendarmes du PSIG, le peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie, sont arrivés à partir de 20 heures. Une garde à vue n’est pas une condamnation : c’est une contrainte décidée par un enquêteur pour garder une personne à disposition, le temps de vérifier les faits.
Trois absences comptent autant. La préfecture ne dit pas comment les 30 000 ont été comptés. Elle ne donne pas le nombre de commerces pillés, renvoyé au recensement de la CCI. Elle ne donne aucun chiffre de participation.
Les chiffres de police de la préfecture, samedi soir et dimanche
Nombre de personnes ou de faits annoncés. Pour samedi, milieu des fourchettes annoncées. Échelle logarithmique. Survolez une barre, ou utilisez le clavier.
17 octobre, 18 h 50, préfet : 7 500.
Sources : préfet des Bouches-du-Rhône, 17 octobre 2026 à 18 h 50 (Maritima) ; préfecture de police déléguée, bilan du 18 octobre 2026 (franceinfo, actu.fr). Pour samedi, les valeurs retenues sont le milieu des fourchettes annoncées (7 000 à 8 000 pilleurs, 20 à 30 interpellations). Limites : le bilan de samedi était provisoire et la journée a continué jusqu’à 1 heure du matin ; aucune méthode de comptage n’a été publiée.
Le mot pilleur ne figure dans aucun code
« Pilleur » n'est pas une catégorie du droit pénal. Le code punit le vol, le recel, la dégradation. Compter des pilleurs suppose donc une convention, et il en existe au moins trois. Relever chaque fait constaté, magasin par magasin, donne un nombre d'actes, pas de personnes. Compter les individus sur les images de vidéosurveillance bute sur ceux qui repassent deux fois. Aucune méthode n'est publiée. Le mot « dénombrés » suggère un comptage précis ; le total arrondi à 30 000 suggère une estimation.
Une garde à vue pour 303 personnes comptées
Plus de 30 000 pilleurs, 99 gardes à vue : environ 1 pour 303 personnes comptées. Si l'on ne retient que les 8 000 émeutiers, 1 pour 81.
Ce n'est pas une preuve de mensonge : une foule se disperse, une enquête prend du temps. Mais le rapport impose une explication, et elle manque. Le ministère de l'Intérieur annonçait dimanche 2 397 interpellations en France et 997 policiers et gendarmes blessés, dont 7 graves (Ouest-France, 18 octobre 2026). Marseille, 2e ville du pays, en compte 99, soit 4 % du total.
Ce que cela change pour un commerçant de la Canebière
Un commerçant dont la vitrine a été brisée ne touchera rien du chiffre de 30 000. Son indemnisation dépend de son contrat, du constat, du dépôt de plainte et du délai fixé par son assureur. Elle dépend aussi de la qualification : un vol et une dégradation ne relèvent pas des mêmes garanties, et une franchise s'applique dans les deux cas.
Ce qui décide de l'aide publique, c'est le nombre de commerces sinistrés. La CCI en recense près de 500 dans le centre-ville (Le Figaro, 18 octobre 2026). À l'échelle nationale, la Fédération du commerce et de la distribution en compte 1 500. Elle avance « plusieurs centaines de millions d'euros » de dégâts (La Tribune, 18 octobre 2026 ; notre article du 18 octobre sur le chiffrage des dégâts).
La région Provence-Alpes-Côte d'Azur a réactivé son fonds « solidarité commerces pillés » (La Provence, 18 octobre 2026). Le montant versé dépendra du nombre de dossiers déposés, pas du nombre de personnes dans la rue.
Les deux chiffres ne servent pas à la même chose : l'un sert le récit de la journée, l'autre sert les indemnités.
Deux autorités, deux intérêts
Benoît Payan, maire de Marseille, a jugé le chiffre « farfelu » dimanche soir sur BFMTV. « J'ai cru entendre un chiffre farfelu de 30 000 casseurs et de 30 commerces cassés. Ça voudrait dire quoi ? 1 000 casseurs par commerce ? » (Le Parisien, 18 octobre 2026).
Payan n'est pas un témoin neutre. Sa ville vit du tourisme et de l'investissement ; sa police municipale a été attaquée. Il a aussi un intérêt direct au chiffre : moins il y a eu de pilleurs, plus le saccage d'une ville par une foule réduite accuse les forces de l'État.
La préfecture n'est pas neutre non plus. Son bilan répond aux critiques sur les forces engagées, venues dès samedi. Il alimente le récit national d'une journée d'émeute, à la veille de la visite du ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, à Marseille (franceinfo). Un total très élevé sert deux causes : il justifie l'ampleur de la réponse, et il explique pourquoi la police a été débordée.
Je ne soupçonne ni l'un ni l'autre d'inventer. Je constate qu'ils ont intérêt à des chiffres différents. Un intérêt n'est pas une preuve d'intention. C'est une raison de demander la méthode.
Ce qu'il faudrait publier
Un chiffre de police se publie avec sa définition, sa période, son mode de recueil et sa marge d'erreur. Quatre éléments suffiraient. La définition : des actes constatés ou des personnes distinctes. La méthode : relevé exhaustif ou estimation par densité. Le nombre de commerces visés, que la CCI établit. Le nombre de procédures ouvertes, seul capable de rapporter le total aux suites judiciaires.
Il manque un cinquième élément, le plus simple : pourquoi le total est-il passé de 7 000-8 000 à plus de 30 000 en 24 heures ? Faits nouveaux, recensement plus complet, changement de définition ? Une phrase suffirait.
Tant qu'elle manque, le chiffre reste une communication. Il peut être exact. Il n'est pas vérifiable, et ce n'est pas la même chose. Un journal qui reprend un tel total sans le discuter ne l'a pas vérifié : il l'a relayé.
Images publiées le 17 octobre 2026 par Brut, tournées à Marseille ce jour-là : l'intrusion dans la mairie, les commerces attaqués, la foule du centre-ville. Elles montrent des rues, pas un dénombrement.
Mon interprétation tient en une phrase : je ne demande pas à la préfecture de compter moins, mais de dire comment elle compte et pourquoi son compte a changé. C'est la seule manière de distinguer une ville saccagée par 30 000 personnes d'une ville saccagée par 8 000.
Une partie de la hausse peut s'expliquer par la nuit et un recensement plus complet. Aucune de ces raisons n'est publiée, et c'est ce qui rend le chiffre inutilisable pour juger.
Vous étiez rue Saint-Ferréol, à la Canebière ou au Centre Bourse samedi. Combien de personnes avez-vous vues piller ? Quel chiffre vous manque le plus pour comprendre ce qui s'est passé dans votre rue ?



