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De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Bukele promet de régler la crise française en une semaine : la facture du Salvador

Un homme en costume sombre, barbe courte, debout dans un long couloir de prison aux cellules alignées, des détenus assis de dos au loin ; à droite, un bureau d’acier portant un document scellé de cire, une clé de laiton et un sablier presque écoulé ; en surimpression froide, la colonnade d’un palais institutionnel.
Image éditoriale générée par IA, non documentaire.

Dimanche 18 octobre au soir, la France comptait ses vitrines cassées et ses agents blessés. Le président du Salvador, Nayib Bukele, a publié un message sur X. Il y écrit que la France est « toujours aussi belle, enviable même ». Sa grandeur « ne demande qu’à renaître », ajoute-t-il. Puis : « Nous avons surmonté en un an un problème cent fois plus grave, sans avoir les moyens dont dispose la France. La France pourrait y arriver en une semaine. »

Le même week-end, Bruno Retailleau, sénateur de Vendée et candidat à la présidentielle, réclamait un décret d’état d’urgence. Il se disait « très inquiet par la prise de parole » du chef de l’État. Les deux phrases posent la même question, et c’est celle que je veux traiter. Existe-t-il une méthode pour régler en une semaine ce que la France n’arrive pas à régler en vingt ans ? Que produit cette méthode, que coûte-t-elle, et que donnerait-elle ici ?

Le plan de cet article

  • Le message, et le modèle qu’il vend
  • 87 morts en 72 heures
  • 92 000 arrestations, et l’aveu du 14 octobre
  • Ce que l’état d’urgence permettrait en France
  • Ce que cela change pour vous

Le message, et le modèle qu’il vend

Bukele ne propose pas une idée. Il propose son pays. Depuis le 27 mars 2022, le Salvador vit sous un régime d’exception, voté pour 30 jours et reconduit plus de 35 fois. Un centre de confinement du terrorisme, le Cecot, a ouvert en 2023 avec 40 000 places. Plus de 91 000 personnes ont été arrêtées depuis 2022.

Le modèle circule. Le Costa Rica a inauguré le 14 octobre une prison qui s’en inspire. L’Équateur a fait de même, le Honduras et le Pérou étudient la question. La France, elle, n’a pas besoin de copier une prison. Elle a sa propre loi sur l’état d’urgence, votée le 3 avril 1955, en pleine guerre d’Algérie. Je la détaille plus bas, parce qu’elle ne dit pas du tout ce que le mot laisse imaginer.

87 morts en 72 heures

Le régime est né d’un week-end de mars 2022 : 87 personnes tuées en 72 heures, selon le centre d’analyse InSight Crime. L’Assemblée législative a accordé les 30 jours demandés, puis a reconduit le texte 35 fois. Quatre ans et demi plus tard, l’exception n’est plus une parenthèse. C’est le mode normal de gouvernement.

Les chiffres officiels impressionnent. Le taux d’homicides est passé de 107,6 pour 100 000 habitants en 2015 à 53,8 en 2018, puis à 1,9 en 2024, selon la police nationale civile salvadorienne, reprise par le service de recherche du Congrès américain. En 2024, le pays a enregistré 114 homicides. Pour un pays de 6,3 millions d’habitants, c’est un résultat rare.

Le Salvador a divisé son taux d’homicides par 57 en neuf ans

Taux d’homicides pour 100 000 habitants, 2015 à 2024. Survolez ou sélectionnez un point pour la valeur exacte.

0255075100 régime d’exception 107,685,163,853,838,521,517,37,91,9 201520162017201820192020202120222024 taux pour 100 000 habitants

Sources : 2015 à 2022, Office des Nations unies contre la drogue et le crime, données reprises par Our World in Data ; 2024, police nationale civile salvadorienne, chiffre cité par le Congressional Research Service. Le point 2024 est en tirets parce que la source change. Le régime d’exception commence en mars 2022 : la baisse est déjà largement engagée avant lui.

La courbe, elle, dit autre chose que le récit. La baisse commence en 2015, sous la présidence de Salvador Sánchez Cerén. Elle divise déjà le taux par deux entre 2015 et 2018. InSight Crime l’attribue à une offensive contre les gangs et au démantèlement des réseaux dirigés depuis les prisons. Bukele prend le pouvoir en juin 2019. Ce qui s’accélère ensuite est réel, mais cela n’a pas commencé avec lui, et cela ne tient pas en une semaine.

Je dois dire l’objection la plus sérieuse, et elle est forte. Dans un pays où l’on évitait de sortir le soir, la peur a reculé. Ceux qui vivent là le constatent, et leur soulagement n’est pas une illusion de statistique. Le résultat est réel. Ce que la courbe ne montre pas, c’est son prix.

92 000 arrestations, et l’aveu du 14 octobre

Le prix est dans les prisons. Du 27 mars 2022 au 29 janvier 2025, les autorités salvadoriennes ont déclaré 84 000 arrestations. Elles en comptent plus de 92 000 aujourd’hui. Le 14 octobre, Bukele a annoncé qu’une commission, placée hors des tribunaux et du parquet, examinait ces dossiers. La moitié des détenus pourrait bénéficier d’une libération conditionnelle. L’agence UPI a repris l’information du quotidien La Prensa Gráfica.

Autrement dit : quatre ans et demi après, il faut une commission administrative pour trier ce que la justice n’a jamais trié. Bukele avait déjà reconnu en novembre 2024 que 8 000 personnes innocentes avaient été libérées. Les organisations de défense des droits humains recensent 354 morts en détention à la fin 2024. Le Parlement a abaissé à 12 ans l’âge de la responsabilité pénale pour les enfants accusés d’appartenir à un gang. Il a aussi autorisé des procès de 900 personnes à la fois.

Voilà ce que « régler le problème en une semaine » veut dire une fois regardé de près. Arrêter 1,5 % de la population. Suspendre la procédure. Confier le tri à une commission. 92 000 personnes sur 6,3 millions d’habitants, c’est un habitant sur 68. La sécurité est un résultat. La détention de masse sans jugement est une méthode. On peut vouloir l’un en refusant l’autre. Encore faut-il le dire.

Ce que l’état d’urgence permettrait en France

La France possède déjà cet outil, et il ne permet pas cela. La loi du 3 avril 1955 autorise l’état d’urgence en cas de péril imminent pour l’ordre public ou de calamité publique. Un décret pris en Conseil des ministres le déclare. Au-delà de 12 jours, seule une loi peut le prolonger. Le préfet peut ensuite interdire la circulation des personnes et des véhicules, et interdire le séjour à certaines personnes. Le ministre de l’intérieur peut assigner à résidence, avec un maximum de 12 heures par jour au domicile. L’article 6 précise qu’aucun camp ne peut être créé. Toutes ces mesures relèvent du juge administratif.

Aucun de ces articles ne permet d’arrêter et de détenir des milliers de personnes sans juge. L’état d’urgence est un régime de police administrative, pas un régime de détention. Pour faire ce que Bukele a fait, il ne faudrait pas un décret. Il faudrait changer le code pénal, la procédure pénale, et accepter la détention sans jugement. Aucun des élus qui réclament le décret ne le dit aussi clairement. C’est pourtant le choix qui est derrière le mot.

Ce que cela change pour vous

Rien aujourd’hui. Aucun décret d’état d’urgence n’est en vigueur. Le dernier a pris fin le 1er novembre 2017, deux ans après les attentats de Paris. Si un tel décret était pris, ce que vous verriez serait précis. Des arrêtés interdiraient de circuler dans certains quartiers à certaines heures. Des interdictions de séjour viseraient des personnes nommées. Certaines personnes seraient assignées à résidence, avec un recours devant le juge administratif. Ce ne serait ni la guerre civile ni la fin de l’état de droit. Ce ne serait pas non plus le Salvador. Ce que l’État fait déjà sans état d’urgence, je l’ai raconté le 18 octobre : les préfets ont reçu le soin d’interdire les manifestations.

Reportage de CNN dans le Cecot (9 min 37). Trois choses à y observer : les cellules sans matelas, la capacité de 40 000 places, et le témoignage de l’homme détenu cinq mois par erreur, relâché sans jugement. Le directeur de la prison y assume les conditions ; c’est la logique du modèle, énoncée par ceux qui l’appliquent.

Ce que l’état d’urgence ne changerait pas compte davantage. Il ne crée pas un juge, il ne crée pas une place de prison, il n’accélère pas une procédure. Or c’est là que se joue la suite. Un pays qui veut juger plus vite recrute des magistrats et ouvre des places. Un pays qui veut aller plus vite sans juger change de régime. Entre les deux, il y a un choix politique. Un décret ne tranche pas ce choix, il le masque.

Mon avis, et je l’assume. Je ne crois pas que la France ait besoin d’un état d’urgence. Je crois qu’elle a besoin de décisions qui tiennent plus d’une semaine. Et d’un État qui réponde de ce qu’il fait, au lieu d’emprunter la manière forte d’un autre. La France n’est pas le Salvador. Ce n’est pas un jugement moral, c’est un fait juridique, et c’est une chance à ne pas gâcher.

Alors je vous pose la question. Si la France devait un jour passer par un état d’urgence, que devrait-il contenir, et surtout que devrait-il interdire ? Dites-le en commentaire.

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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