La France a enterré 647 818 personnes en 2025, selon l’Insee. Chacune a eu besoin d’une place. Dans des milliers de communes, cette place manque, et la loi donne au maire le pouvoir de reprendre une tombe.
Ce pouvoir a des limites précises. Il a aussi une histoire récente. Depuis le 1er janvier 2026, une mairie ne peut plus faire incinérer les restes sortis d’une tombe sans avoir laissé les proches s’exprimer.
Je ne raconte pas le deuil ici. Je regarde la mécanique. Qui décide, sur quel texte, à quel prix, et ce que cela change pour vous si votre famille possède une tombe dans un cimetière communal.
Voici ce que je vais montrer.
- Ce que la loi permet à votre mairie
- Pourquoi les cimetières se remplissent
- Trente ans, dix ans, un procès-verbal
- Ce que cela coûte, et qui paie
- Ce qui a changé le 1er janvier 2026
- Ce que j’en conclus
Ce que la loi permet à votre mairie
Chaque commune doit disposer d’au moins un cimetière comprenant un terrain consacré à l’inhumation. Au-delà de 2 000 habitants, elle doit aussi avoir un site cinéraire, prévu pour les urnes et les cendres (article L2223-1 du code général des collectivités territoriales).
Une tombe n’appartient pas à la famille. La commune reste propriétaire du terrain. La famille achète une concession, autrement dit un droit d’usage pour une durée fixée : de 5 à 15 ans, 30 ans, 50 ans, ou à perpétuité. La durée et le prix sont votés par le conseil municipal (service-public.gouv.fr). Deux communes voisines peuvent donc pratiquer des tarifs très différents.
Le maire peut aussi refuser une concession. Le site officiel de l’administration cite expressément le cas d’un refus fondé sur « un manque de places dans le cimetière ». Il rappelle une règle que les familles découvrent souvent trop tard : la concession se transmet aux héritiers, mais elle doit être renouvelée.
Quand une tombe est reprise, les restes exhumés sont réinhumés dans un ossuaire aménagé. L’article L2223-4 ouvre une seconde possibilité : le maire peut aussi faire procéder à leur crémation.
Pourquoi les cimetières se remplissent
Le premier moteur est démographique. En France métropolitaine, les décès sont passés de 560 353 en 1975 à 632 115 en 2025, avec un pic à 654 599 en 2020. L’Insee explique cette hausse par l’arrivée des générations du baby-boom aux âges de forte mortalité, et par une grippe hivernale sévère en janvier 2025. L’âge moyen au décès atteint 79,5 ans (Insee Focus n° 389).
Décès annuels en France métropolitaine, 1957-2025
Nombre de décès par an. Unité : décès. Survolez la courbe ou utilisez les flèches du clavier.
Source : Insee, « Les décès en 2025 », Insee Focus n° 389, octobre 2026.
Le second moteur est notre rapport à la sépulture. En 1980, 1 % des obsèques donnaient lieu à une crémation. Aujourd’hui, 46 % des funérailles récentes sont des crémations, selon les chiffres du secteur cités par France 3 Corse en novembre 2024. Un peu plus de la moitié des morts occupe donc encore une place au sol, et pour longtemps.
Ce chiffre permet un calcul simple. 647 818 décès, 54 % d’inhumations, environ 350 000 tombes ouvertes chaque année. Avec des concessions de 30 ans, il faut donc un stock d’environ 10,5 millions de places. Réparti sur 34 875 communes, cela fait près de 300 places par commune, en moyenne, pour les seuls morts des trente dernières années.
Ce calcul ne dit pas combien de cimetières sont pleins. Personne ne le sait vraiment. Le chiffre qui circule, 3 cimetières ruraux sur 5 saturés, vient d’un organisme privé qui conseille les collectivités, et non d’un recensement public (RTL). Je le cite pour ce qu’il est : un ordre de grandeur, pas une mesure. La France compterait ainsi environ 43 000 cimetières. Je n’ai trouvé, pour ma part, aucun compte public national de ces places : ni état des lieux, ni objectif.
Trente ans, dix ans, un procès-verbal
Deux situations existent. Une concession à durée limitée arrive à son terme : si elle n’est pas renouvelée, le terrain revient à la commune. Une concession ancienne a cessé d’être entretenue : elle peut alors être reprise pour abandon.
L’article L2223-17 fixe la règle. « Lorsque, après une période de trente ans, une concession a cessé d’être entretenue, le maire peut constater cet état d’abandon par procès-verbal porté à la connaissance du public et des familles. » Le règlement ajoute une seconde condition : aucune inhumation dans les dix dernières années (articles R2223-12 et suivants).
La procédure est lourde, et c’est voulu. Le procès-verbal est dressé sur place, en présence d’un agent de police, d’un garde champêtre ou d’un policier municipal. Les descendants connus sont prévenus un mois à l’avance, par lettre recommandée (article R2223-18). S’ils sont introuvables, l’avis est affiché en mairie et à la porte du cimetière. Un an après cette publicité, le maire saisit le conseil municipal, qui décide. Vient ensuite un arrêté, puis un délai de 30 jours avant l’enlèvement.
Une question écrite du sénateur Hervé Maurey, publiée au Journal officiel du Sénat le 2 mars 2023, la décrit comme « particulièrement contraignante et longue ». Dans sa réponse du 15 juin 2023, le ministère de l’Intérieur écrit que cette procédure « vise à concilier la garantie des droits des familles et les impératifs de bonne gestion du cimetière ». Il n’envisage pas de la modifier à nouveau. Les deux lectures tiennent ensemble. Une commune qui se trompe engage sa responsabilité.
Reste le travail matériel. Retrouver les héritiers d’une tombe de 1950 demande des heures, souvent des archives manuscrites et des plans de cimetière dessinés à la main (RMC). Beaucoup de maires renoncent. Le cimetière reste plein.
« Cimetières saturés ou hors de prix : il est presque impossible d’être inhumé à Paris », BFMTV, 1er novembre 2018, 1 min 28. La vidéo précède de huit ans les chiffres de cet article : elle montre le problème parisien, pas les règles de 2026.
Ce que cela coûte, et qui paie
Le prix d’une concession est fixé par la commune. À Bernières-sur-Mer, dans le Calvados, le tarif 2026 affiche 250 euros pour 15 ans, 440 euros pour 30 ans et 750 euros pour 50 ans. Ailleurs, la concession trentenaire coûte une centaine d’euros. L’écart ne s’explique pas par la qualité du terrain, mais par la décision du conseil municipal.
Pour une famille, la dépense ne s’arrête pas à l’achat. Il faut renouveler avant l’échéance, entretenir la tombe, payer l’ouverture le jour venu. La notice d’information obligatoire depuis le 1er octobre 2026, que j’ai racontée ici, ne dit rien de la concession. Ce sont deux décisions différentes, prises par deux acteurs différents.
Pour la commune, l’agrandissement coûte beaucoup plus cher. Un terrain nouveau représente environ 350 000 euros, selon le chiffre cité par RTL. À Paris, 5 000 demandes de concession sont déposées chaque année pour 150 places intra-muros. À Bordeaux, la métropole a ramené la durée des concessions de 30 ans à 10 ans pour faire tourner les places.
C’est là que la question du prix change de camp. Une commune qui manque de place n’a pas besoin d’argent : elle a besoin de tombes qui se libèrent. Une famille n’a pas besoin d’une tombe neuve : elle a besoin de garder la sienne.
Ce qui a changé le 1er janvier 2026
Jusqu’à la fin 2025, un maire pouvait faire incinérer les restes exhumés sans informer les proches. Le Conseil constitutionnel a jugé cette possibilité contraire à la Constitution, dans une décision du 31 octobre 2024. Sa formule mérite d’être citée : « le respect dû à la dignité de la personne humaine ne cesse pas avec la mort ».
Le Conseil a relevé que la loi permettait au maire de décider la crémation en l’absence d’opposition connue, sans obliger personne à chercher cette opposition auprès des proches. Il a censuré l’article L2223-4, en reportant l’abrogation au 31 décembre 2025 pour laisser au législateur le temps d’écrire une règle nouvelle.
Le site officiel de l’administration indique que les dispositions censurées sont abrogées depuis le 1er janvier 2026. Une réponse ministérielle du 13 janvier 2026 précise la règle applicable en attendant une nouvelle loi. Le maire doit mettre à la disposition des proches « des modalités d’expression de la volonté » du défunt, « suffisamment aisées et accessibles », et cela « durant un laps de temps suffisant » avant la crémation.
Concrètement, si votre famille a une tombe dans le terrain commun, vous avez désormais un droit à être entendu. La commune doit recueillir ce que le défunt voulait avant de réutiliser la place. Ce droit ne vaut rien si vous ignorez où est la tombe. D’où un conseil simple : gardez le titre de concession, et donnez au cimetière l’adresse des héritiers.
Ce que j’en conclus
Mon jugement, que j’assume, est que la place ne manque pas autant que la décision. La France compte près de 35 000 communes et environ 43 000 cimetières. Chacune gère les siens, avec ses tarifs, ses archives et son maire. Je n’ai trouvé aucun compte public national, aucun objectif fixé, aucune estimation officielle des places qui restent.
Certes, la crémation réduit la pression, et les communes peuvent ouvrir des columbariums. En revanche, elle ne supprime pas la décision. Elle la déplace vers l’urne, le mur et la case, qui sont aussi des concessions, avec les mêmes durées et les mêmes reprises.
Ce qui me frappe, c’est où la responsabilité s’arrête. L’État écrit les articles du code et impose des obligations aux communes. Il ne décide pas. Le maire décide, seul, sur des tombes dont il connaît souvent les noms. Il a fallu une décision du Conseil constitutionnel pour que les vivants soient prévenus avant que les restes partent au feu.
Voilà ce qu’il reste de souveraineté dans un village : une signature au bas d’un procès-verbal, par un homme qui peut nommer les familles concernées. C’est peu, et c’est tout. Ce qui se décide loin des tombes ne remplace pas ce qui se décide devant elles.
Et dans votre commune, reste-t-il de la place dans le cimetière ? Racontez-moi comment la mairie traite les tombes anciennes.



