Le 30 septembre 2026, les États membres de l’Union européenne se sont accordés sur un compromis qui allonge la durée d’approbation des pesticides et reconduit automatiquement une cinquantaine de substances actives. Trois jours plus tard, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Saint-Pierre-la-Garenne, dans l’Eure, devant l’usine classée Seveso de l’un des quatre grands de l’agrochimie mondiale, Syngenta, groupe d’origine suisse passé sous contrôle de l’État chinois. La France, de son côté, autorise depuis juillet des dérogations pour deux substances interdites sur son sol.
Ce que change l’accord européen
Le 30 septembre 2026, les Vingt-Sept ont arrêté une position commune sur le paquet législatif européen « Omnibus X », consacré à la sécurité des aliments, sous la présidence irlandaise du Conseil. Le compromis retient l’essentiel de la proposition présentée par la Commission européenne en novembre 2025 et défendue comme une simplification administrative.
Ses effets sur les pesticides sont documentés :
- les substances classées « à faible risque » pourraient être autorisées sans limite de durée, ce qui rompt avec la logique de réévaluation périodique de leur toxicité ;
- pour les autres substances, la durée d’approbation passerait de 10 à 15 ans lors de la première autorisation, et de 15 à 25 ans lors des renouvellements ;
- un mécanisme d’extension automatique reconduirait une cinquantaine de substances déjà approuvées, dont le glyphosate, l’acétamipride et le captane. Le glyphosate et l’acétamipride ne seraient pas réexaminés avant 2043, le captane pouvant rester sur le marché jusqu’en 2049.
Le Conseil a par ailleurs retenu un abaissement à « zéro technique » des limites maximales de résidus de certains pesticides interdits dans l’Union, y compris lorsque leur usage présente un risque pour les pollinisateurs ou pour les eaux souterraines.
Cette orientation a suscité une vive opposition dans le monde scientifique. Le 17 septembre, 573 scientifiques et médecins ont demandé, dans une lettre ouverte adressée au Parlement européen et au Conseil, la suspension des négociations jusqu’à la réalisation d’une évaluation indépendante des conséquences sanitaires et environnementales. Le texte n’est pas définitif : il doit encore être négocié avec le Parlement européen, la présidence irlandaise visant un accord sur l’ensemble du paquet avant la fin de l’année.
Une mobilisation nationale et internationale
Le samedi 3 octobre 2026, un cortège s’est élancé en début d’après-midi à Gaillon et à Saint-Pierre-la-Garenne, dans l’Eure, pour rejoindre l’usine Syngenta, à l’appel de la Confédération paysanne, des Soulèvements de la Terre, de Cancer colère et du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest. Une cinquantaine d’organisations soutenaient l’appel.
Le nombre de participants varie selon les sources : la préfecture de l’Eure en anticipait 2 500 à 3 000, les organisateurs en ont revendiqué 5 000. Le parcours et le nombre de tracteurs, fixé à 25, ont fait l’objet d’un accord entre les organisateurs et le préfet, et la manifestation était déclarée. Des bus sont venus d’Ardèche, des Deux-Sèvres, de Bretagne ou du Limousin, selon le décompte de la radio publique locale.
Les organisateurs réclament la mise à l’arrêt du site, l’établissement des responsabilités dans la pollution de l’eau, l’indemnisation des salariés et leur reconversion. Le mouvement s’inscrit dans une campagne internationale : des rassemblements étaient aussi annoncés en Suisse, au siège du groupe, en Angleterre et en Argentine.
Une usine Seveso au bord de la Seine
L’usine de Saint-Pierre-la-Garenne est implantée depuis 1951 le long de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Rouen. Elle emploie environ 170 personnes et produit et conditionne des produits phytosanitaires ; selon les organisateurs, elle abrite également un centre d’enrobage chimique des semences. En raison des quantités de produits toxiques et dangereux pour l’environnement qu’elle stocke, elle est classée Seveso seuil haut et relève à ce titre du suivi de la direction régionale de l’environnement et d’une commission de suivi de site.
La pollution des eaux souterraines autour du site est documentée. En février 2025, une équipe de journalistes et de chercheurs, associée aux ONG Public Eye et Unearthed, a détecté dans la nappe la présence de six pesticides interdits, dont le thiaméthoxame, un insecticide interdit en France depuis 2018, retrouvé à une concentration supérieure à la norme de qualité de l’eau. Sollicitée à l’époque par la presse, Syngenta a indiqué « avoir connaissance depuis 2003 de la présence de résidus de substances actives dans les sols du site normand » et mettre en œuvre des actions pour réduire leur concentration. Selon les organisateurs et la presse locale, des arrêtés préfectoraux limitent régulièrement l’usage de l’eau des puits par les riverains.
L’actionnaire du site est un groupe d’origine suisse, né en 2000 de la fusion des activités agrochimiques de Novartis et d’AstraZeneca. Syngenta a été racheté en 2017 par le groupe public chinois ChemChina pour environ 43 milliards de dollars, une opération alors présentée comme la plus importante acquisition d’une entreprise étrangère par une société chinoise. Le groupe est aujourd’hui rattaché au conglomérat public Sinochem, tout en conservant son siège administratif à Bâle.
En France, des dérogations déjà ouvertes
Le mouvement du 3 octobre intervient dans un paysage réglementaire déjà assoupli au niveau national. La loi d’urgence agricole, adoptée définitivement le 21 juillet 2026 par 214 voix contre 111 au Sénat, permet à l’Agence nationale de sécurité sanitaire, l’Anses, de déroger à l’interdiction de deux substances interdites en France mais autorisées dans l’Union : l’acétamipride, un néonicotinoïde, et le flupyradifurone. Ces dérogations sont limitées à certaines filières en difficulté, pour un an renouvelable deux fois.
Le texte a provoqué la démission annoncée de la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, opposée à cette réintroduction, et la gauche a saisi le Conseil constitutionnel. Un an plus tôt, une loi portée par le sénateur Laurent Duplomb avait déjà prévu le retour de l’acétamipride ; elle avait été censurée par le Conseil constitutionnel.
Les partisans du dispositif défendent une cohérence : il ne s’agit pas, disent-ils, de produire en France sous des normes plus strictes tout en important des produits qui n’y sont pas soumis. Ses détracteurs objectent que l’Anses ne se saisit que sur demande du ministre chargé de l’agriculture, ce qui limite son autonomie de décision.
Ce que le dossier ne dit pas encore
Plusieurs éléments restent en suspens. Le nombre de participants à la manifestation est estimé, non comptabilisé. La pollution de la nappe la plus largement citée provient d’un travail journalistique et associatif et des données de surveillance de l’exploitant et de l’État, mais aucune mesure publique récente n’a été rendue accessible à ce stade. Le texte européen n’est qu’une position du Conseil : le Parlement européen doit encore adopter la sienne. La France avait refusé, en septembre, le principe d’autorisations sans limite de temps, et la version arrêtée par le Conseil l’a restreint aux seules substances à faible risque.
Le chiffrage des « coûts cachés » des pesticides varie fortement selon les méthodes : une équipe franco-belge les estimait entre 372 millions et 8,2 milliards d’euros par an pour la France, tandis qu’une coalition d’associations avance 18 milliards d’euros par an. Ces ordres de grandeur ne sont pas comparables en l’état. Sollicitée sur les revendications de la mobilisation, Syngenta n’a pas apporté de réponse publique dont nous ayons pu prendre connaissance.
À retenir
- Le 30 septembre 2026, les États membres de l’Union européenne ont arrêté une position qui allonge la durée d’approbation des pesticides, à 15 ans lors de la première autorisation et 25 ans lors des renouvellements, et reconduit automatiquement une cinquantaine de substances, dont le glyphosate et l’acétamipride.
- 573 scientifiques et médecins avaient demandé, le 17 septembre, la suspension des négociations. Le texte doit encore être négocié avec le Parlement européen.
- Le 3 octobre, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Saint-Pierre-la-Garenne, dans l’Eure, devant l’usine Seveso de Syngenta, pour réclamer sa mise à l’arrêt. La préfecture attendait 2 500 à 3 000 participants, les organisateurs en revendiquent 5 000.
- Syngenta, groupe d’origine suisse racheté en 2017 par le groupe public chinois ChemChina, est rattaché au conglomérat Sinochem.
- En France, la loi d’urgence agricole de juillet 2026 permet déjà à l’Anses d’accorder des dérogations pour l’acétamipride et le flupyradifurone, deux substances interdites sur le territoire.
À lire aussi
- Triallate : un herbicide retiré pour son risque pour l’eau réautorisé 120 jours dans les orges
- Cadmium dans les engrais : la France divise ses seuils par plus de trois, les aliments importés échappent à la règle
- Sécheresse : 81 300 Français ravitaillés à la citerne, un réseau qui perd un litre sur cinq
Question aux lecteurs
L’Union européenne allonge les durées d’approbation des pesticides, la France ouvre des dérogations et une mobilisation a visé une usine de l’Eure. Quelle priorité vous paraît la plus juste ?
Sondage sans valeur représentative : il reflète l’avis des lecteurs qui choisissent d’y répondre, et non celui de la population française.
Pour aller plus loin
- Pesticides : la communauté scientifique alerte sur un « dangereux recul » en Europe (Le Monde, 23 septembre 2026)
- Le Conseil européen s’accorde sur le prolongement des autorisations de nombreux pesticides (Vert)
- Les États membres soutiennent un affaiblissement des règles de sécurité (PAN Europe, septembre 2026)
- Loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, texte adopté (Assemblée nationale, 20 juillet 2026)
- Mobilisation contre les pesticides : des manifestants venus de toute la France (ICI Normandie, 3 octobre 2026)
Méthode : fait central établi à partir d’origines distinctes. La position du Conseil de l’Union européenne du 30 septembre 2026, le texte adopté de la loi d’urgence agricole et les documents de suivi du site constituent les pièces institutionnelles ; les récits de la manifestation proviennent de la radio publique locale, de BFM Normandie, de Paris-Normandie et de la presse nationale, les reprises d’une même dépêche comptant pour une seule origine. Limites et réserves : le nombre de participants est estimé ; la pollution de la nappe est documentée par un travail journalistique et associatif et par les données de surveillance de l’exploitant et de l’État, sans mesure publique récente consultable ; le texte européen n’est pas définitif ; le chiffrage des coûts sanitaires et environnementaux varie selon les méthodes. La propriété d’un média peut signaler un intérêt, elle n’invalide ni ne valide une information.



