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Cadmium dans les engrais : la France divise ses seuils par plus de trois, les aliments importés échappent à la règle

Cadmium dans les engrais : la France divise ses seuils par plus de trois, les aliments importés échappent à la règle
Cadmium dans les engrais : la France divise ses seuils par plus de trois, les aliments importés échappent à la règle

Le 2 octobre 2026, le ministère de l’Agriculture a annoncé un durcissement des limites de cadmium applicables aux engrais phosphatés : 60 milligrammes par kilogramme d’anhydride phosphorique (P2O5) dès le 1er janvier 2027, 40 mg en 2028, puis 20 mg en 2030, contre 90 mg aujourd’hui. La France, longtemps la plus permissive d’Europe sur ce métal lourd classé cancérogène, rattrape la norme européenne, puis vise la recommandation de l’Anses. La règle ne porte toutefois que sur les engrais épandus sur le sol français : elle ne contraint pas les aliments importés, alors que l’agriculture nationale dépend largement de phosphates marocains naturellement riches en cadmium.

Une exception française qui prend fin

Le cadmium est un métal lourd toxique qui s’accumule durablement dans les sols et dans l’organisme. La France appliquait jusqu’ici une teneur maximale de 90 mg de cadmium par kilogramme d’anhydride phosphorique (P2O5) pour les engrais phosphatés ne portant pas le marquage européen, en vertu de la norme Afnor NF U 42-001-1 rendue obligatoire par un arrêté du 5 septembre 2003. Le règlement européen sur les fertilisants (UE) 2019/1009 fixe, lui, cette limite à 60 mg/kg P2O5 depuis le 16 juillet 2022. La France se trouvait donc au-dessus du plafond européen, et très au-dessus de pays comme la Finlande, la Hongrie ou la Slovaquie, déjà alignés sur 20 mg selon le rapport de l’Assemblée nationale.

Le durcissement annoncé le 2 octobre aligne d’abord la France sur la norme européenne au 1er janvier 2027, puis resserre la contrainte : 40 mg/kg en 2028 et 20 mg/kg en 2030. Un arrêté publié le même jour fixe par ailleurs à trois grammes par hectare et par an l’apport annuel de référence de cadmium issu des engrais minéraux à compter de 2027, quand l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) recommande de ne pas dépasser 2 g/ha/an.

Ces valeurs portent sur le cadmium contenu dans les matières fertilisantes, pas sur le cadmium déjà présent dans les sols, où il peut persister des décennies. Le ministère a justifié la décision par un « enjeu sanitaire particulier », lié à la toxicité du métal et à cette accumulation.

L’agence sanitaire demandait d’agir sans délai

La trajectoire annoncée rejoint, pour l’essentiel, les recommandations que l’Anses formule depuis 2019. Dans son avis du 17 juin 2019, réitéré avec force dans un rapport du 25 mars 2026, l’agence conclut qu’un flux annuel d’apport de cadmium n’excédant pas 2 grammes par hectare et par an est nécessaire pour maîtriser la contamination des sols et des productions agricoles. Pour respecter ce plafond, elle préconise une teneur maximale de 20 mg/kg P2O5 dans les engrais minéraux phosphatés, applicables « dès que possible ».

L’enjeu porte sur l’exposition alimentaire. L’agence désigne l’alimentation comme « de loin la source majeure d’exposition » au cadmium, représentant jusqu’à 98 % de l’imprégnation dans la population non fumeuse, et estime qu’environ la moitié de la population française présente une imprégnation supérieure aux valeurs sanitaires de référence. Les céréales, le pain, les pâtes, le riz et les pommes de terre figurent parmi les aliments contributeurs. En mars 2026, l’Anses avertissait que, si les niveaux d’exposition actuels se maintiennent sans action, « des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population ».

Plus rapide que ce que l’État avait préparé

Le calendrier retenu est plus ambitieux que celui mis en consultation publique entre le 26 mai et le 30 juin 2026. Ce projet prévoyait encore 40 mg/kg en 2030, puis 20 mg/kg au plus tard en 2038. Il est également plus rapide que ce que recommandait la mission interministérielle composée de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) et du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), dont le rapport de février 2026 proposait de passer rapidement à 60 mg, puis après trois ans à 40 mg, en renvoyant la décision sur les 20 mg « à la lumière des premiers résultats, des nouvelles études et de l’évolution du contexte ».

L’accélération s’inscrit dans un rapport de force politique. Le 3 juin 2026, l’Assemblée nationale a adopté, par 144 voix contre 22, une proposition de loi du député écologiste Benoît Biteau fixant 40 mg/kg en 2027 et 20 mg/kg en 2030, contre l’avis du gouvernement. Les ministres jugeaient alors ce rythme « pas réaliste » et susceptible de mettre en cause la « souveraineté alimentaire » française, selon la presse. Quatre mois plus tard, l’exécutif annonce un objectif final identique, atteint par une première étape plus douce en 2027. Selon La Croix, la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, avait indiqué en juillet avoir obtenu du président de la République des « garanties » suffisantes pour renoncer à démissionner, parmi lesquelles la trajectoire de baisse du cadmium.

D’où vient le cadmium des engrais français

Le cadmium des engrais ne vient pas de leur fabrication, mais du minerai de phosphate utilisé, dont la teneur dépend du gisement et du traitement industriel. Or la France importe la totalité de son phosphore minéral, relève le rapport IGEDD-CGAAER. Le Maroc, via le groupe public OCP, en est le principal fournisseur : selon la presse agricole, il couvre de l’ordre de 40 à 50 % des engrais minéraux phosphatés consommés en France. Ses phosphates sont naturellement riches en cadmium.

OCP affirme avoir investi dans des procédés de décadmiation et assure que, depuis février 2025, tout son phosphate exporté vers l’Union européenne contient moins de 20 mg/kg P2O5, et peut donc être étiqueté « faible teneur en cadmium ». La mission interministérielle relevait toutefois que les sources de phosphates à faible teneur restent limitées à l’échelle mondiale, et citait notamment la Russie pour la fabrication d’engrais composés. En 2025, l’Agence française de développement a par ailleurs accordé à OCP un prêt de 350 millions d’euros, a rapporté Mediapart, dans un contexte de tensions autour de cette chaîne d’approvisionnement.

La conséquence attendue est double : la baisse des teneurs pèsera sur l’approvisionnement et sur les prix des engrais, et elle suppose que les fournisseurs soient effectivement capables de livrer un phosphate conforme. C’est la principale réserve économique du dossier.

La limite que la norme ne franchit pas

La nouvelle contrainte s’applique aux engrais mis sur le marché français : elle ne dit rien du cadmium des denrées alimentaires importées, produites avec des engrais qui, ailleurs, peuvent dépasser ces seuils. Le rapport IGEDD-CGAAER le formule sans détour : la baisse « réduit les apports au sol », mais « leurs effets sur les teneurs des productions végétales sont incertains et restent sans effet sur les produits importés, dont la consommation augmente ».

Autrement dit, l’agriculture française supportera une contrainte d’intrants que ses concurrents étrangers ne connaissent pas, tandis que le consommateur français continuera d’absorber du cadmium via des produits importés. Les transferts du sol vers la plante sont en outre complexes et dépendent du pH, de l’espèce et de la variété, et l’inertie des sols est forte : même appliquée, la norme ne fera pas baisser l’exposition à court terme.

Un fait contraire mérite d’être conservé. Les récoltes françaises respectent déjà les limites réglementaires en vigueur pour l’alimentation humaine, selon l’institut technique Arvalis : la teneur moyenne du blé tendre s’établit à 0,033 mg/kg de grain, très en dessous du seuil de 0,2 mg/kg, et celle du blé dur a diminué de près de moitié depuis 2010 grâce à la sélection variétale. Le débat porte donc sur l’accumulation progressive dans les sols et sur le temps long, plus que sur un dépassement constaté des aliments aujourd’hui.

Le coût de la décadmiation est lui aussi discuté. Benoît Biteau l’estime à 2 à 3 euros par hectare de blé, soit moins de 0,2 % du coût de la culture, un chiffre avancé par l’auteur de la proposition de loi, donc par un acteur engagé dans le dossier, et qui n’a pas été vérifié par un tiers.

Ce qui reste incertain

Plusieurs points restent ouverts. Les échéances de 2028 et 2030, comme le sort parlementaire de la proposition de loi, ne sont pas acquis. Aucun chiffrage officiel consolidé de l’effet sur le prix des engrais n’a été trouvé dans les documents consultés, et l’effet réel sur les teneurs des végétaux est jugé incertain par la mission interministérielle elle-même. Enfin, la norme reste muette sur les produits importés, ce qui limite sa portée sanitaire si l’exposition vient pour partie d’aliments produits hors de France.

À retenir

  • Le 2 octobre 2026, le ministère de l’Agriculture a annoncé une baisse de la teneur maximale de cadmium des engrais phosphatés : 60 mg/kg P2O5 au 1er janvier 2027, 40 mg en 2028, 20 mg en 2030, contre 90 mg jusqu’ici.
  • La France était l’exception européenne haute : la norme de l’Union fixe 60 mg/kg P2O5 depuis 2022, et l’Anses recommande 20 mg/kg depuis 2019.
  • Un arrêté publié le même jour plafonne à 3 g/ha/an l’apport de cadmium issu des engrais minéraux dès 2027, quand l’agence sanitaire recommande 2 g/ha/an.
  • Le calendrier est plus rapide que la consultation publique du printemps (2038) et que la mission interministérielle de février 2026, qui renvoyait la décision sur les 20 mg à plus tard. L’Assemblée avait voté un objectif proche le 3 juin, contre l’avis du gouvernement.
  • La contrainte pèse sur les engrais épandus en France, pas sur les aliments importés, et la France importe la totalité de son phosphore minéral, principalement du Maroc.

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Question aux lecteurs

Le 2 octobre 2026, la France a annoncé ramener la teneur maximale de cadmium des engrais phosphatés de 90 à 20 mg/kg P2O5 d’ici 2030, sans contrainte équivalente sur les aliments importés. Quelle lecture vous paraît la plus juste ?

Sondage sans valeur représentative : il reflète l’avis des lecteurs qui choisissent d’y répondre, et non l’opinion de la population française.

Pour aller plus loin

Méthode : fait central établi à partir de plusieurs origines distinctes (communiqué du ministère de l’Agriculture du 2 octobre 2026 et arrêtés associés ; agence sanitaire Anses, avis 2019 et rapport du 25 mars 2026 ; rapport interministériel IGEDD-CGAAER de février 2026 ; proposition de loi et rapport de l’Assemblée nationale ; presse spécialisée et générale : La Croix avec l’AFP, Reporterre, Agra, La France agricole, Arvalis). Réserves et limites : l’annonce du 2 octobre porte une trajectoire dont les étapes de 2028 et 2030 dépendent encore de la procédure réglementaire et du débat parlementaire ; aucun chiffrage officiel consolidé de l’effet sur le prix des engrais n’a été trouvé dans les documents consultés ; l’effet réel sur les teneurs des productions végétales est jugé « incertain » par la mission interministérielle elle-même ; la teneur de cadmium des denrées importées n’est pas encadrée par cette réglementation ; l’estimation du coût de la décadmiation provient de l’auteur de la proposition de loi, acteur engagé dans le dossier.

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