Le libéralisme est traversé par une fracture profonde, que le débat public ignore presque toujours. D’un côté, le libertarianisme, qui veut un État réduit au minimum, convaincu que le marché livré à lui-même produit la liberté. De l’autre, l’ordolibéralisme, qui soutient l’inverse : la concurrence ne se maintient pas toute seule, il faut un État pour la fonder et la protéger. Distinguer ces deux courants n’est pas un détail d’histoire des idées : c’est la condition pour comprendre ce que devrait être l’État face au marché.
Le libertarianisme : moins d’État, plus de liberté
Le libertarianisme est la doctrine qui fait de la liberté individuelle et de la propriété privée les valeurs suprêmes, et de l’État la menace principale contre elles. Sa proposition est simple : réduire l’État au strict minimum, celui qui protège la propriété et fait respecter les contrats, et laisser le marché s’auto-organiser. Moins d’État égale plus de liberté, et plus de liberté égale plus de prospérité.
Le raisonnement sous-jacent est le suivant : le marché, s’il est libre, produit la concurrence, et la concurrence, s’il y a concurrence, protège les individus des abus de pouvoir. Le monopole ne peut se maintenir sans l’aide de l’État, donc supprimer l’État, c’est supprimer les monopoles. La liberté de marché serait ainsi la garantie ultime de la liberté des individus.
C’est ici que le raisonnement se brise, et il faut le montrer précisément. La faille est dans la première déduction : le marché libre ne produit pas nécessairement la concurrence, il produit la concentration. Un marché sans règle qui limite la taille, l’accumulation, la prédation, tend spontanément vers la domination de quelques acteurs. Les économies d’échelle, les effets de réseau, l’avantage du premier arrivé : tous ces mécanismes font que, sans contrainte, le gros absorbe le petit.
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La concurrence libre qui détruit la concurrence
Le paradoxe est bien connu des économistes, et il est radical. La concurrence, livrée à elle-même, finit par détruire la concurrence. Le vainqueur de la concurrence acquiert une position dominante, et cette position lui permet d’éliminer ou d’absorber ses concurrents, jusqu’à ce que le marché se fige en oligopole ou en monopole. Le marché libre, laissé à lui-même, ne protège donc pas la liberté : il la concentre.
Cette démonstration n’est pas récente. Elle remonte au moins à Marx, qui montrait dans Le Capital comment la concurrence capitaliste aboutit à la concentration du capital : les capitaux se centralisent, les petites unités sont absorbées, et la concurrence produit son contraire. Les libéraux eux-mêmes l’ont reconnu : c’est précisément pour empêcher cette concentration qu’il faut des règles.
La conséquence est directe, et elle ruine la prémisse libertarienne. Le pouvoir ne disparaît pas quand l’État se retire. Il est transféré. Il passe de l’État, soumis en principe au droit et au vote, vers des concentrations privées, soumises à rien d’autre qu’à la logique du profit. Moins d’État ne signifie donc pas plus de liberté, mais un déplacement du pouvoir vers des acteurs moins contrôlables.

L’ordolibéralisme : l’ordre concurrentiel
Face à cette impasse, un autre courant du libéralisme a proposé une réponse différente. L’ordolibéralisme, né à l’université de Fribourg-en-Brisgau en Allemagne à partir de 1932, de la rencontre de l’économiste Walter Eucken et de deux juristes, part d’un constat : la concurrence n’est pas un état de nature, c’est une institution. Elle ne s’auto-entretient pas, elle doit être posée et protégée. L’histoire de ce courant est documentée par la notice encyclopédique et par l’article universitaire « Faut-il réactualiser l’ordolibéralisme allemand ? ».
La distinction fondatrice de l’ordolibéralisme est celle entre concurrence libre et ordre concurrentiel. La concurrence libre, c’est le laisser-faire : chacun agit, et l’on espère que la concurrence en résulte. L’ordre concurrentiel, c’est l’inverse : un cadre de règles, posé par l’État, qui garantit que la concurrence existe et se maintienne, en interdisant la concentration excessive, la prédation, les cartels. Les travaux de recherche sur « Walter Eucken et les fondements de l’ordre économique » développent ce point.
Pour Eucken et ses successeurs, l’État n’est donc pas l’ennemi du marché, il en est le fondement. Ce n’est pas un État qui dirige l’économie, c’est un État qui pose les règles du jeu et les fait respecter, comme un arbitre pose les règles d’un match sans jamais y jouer. La liberté de marché n’est pas la liberté contre l’État, c’est la liberté garantie par l’État.
Cette doctrine a une histoire institutionnelle réelle : elle a inspiré, après la Seconde Guerre mondiale, la construction de l’économie sociale de marché allemande, et elle a influencé la politique européenne de la concurrence, que la Commission européenne met en œuvre. L’idée qu’un ordre concurrentiel doit être activement défendu contre la concentration est inscrite dans le droit européen.
L’État frontière
La leçon de l’ordolibéralisme peut se formuler en une image : l’État n’est ni le maître du marché, ni son serviteur, il en est la frontière. Il ne dit pas quoi produire ni quoi consommer, mais il fixe les limites dans lesquelles la concurrence reste possible, et il empêche que certains acteurs s’affranchissent de ces limites.
Cette image de la frontière est précieuse, parce qu’elle éclaire ce que l’on a appelé, dans les articles précédents, l’État servile. Un État qui se retire, comme le veut le libertarianisme, n’est pas un État neutre : c’est un État qui abandonne le terrain à la concentration. Un État qui, au contraire, pose des règles générales et égales, et les fait respecter, c’est un État qui fonde la concurrence et protège le faible.
La frontière a aussi une fonction anthropologique, que cette série a déjà rencontrée. Un marché sans frontière, c’est un groupe devenu trop grand, où l’exigence s’ajuste au plus opportuniste, à celui qui n’a aucun intérêt à respecter l’espace commun. La frontière, elle, maintient l’exigence : elle contraint chacun à rester dans les limites qui rendent la coexistence possible. Retirer la frontière, ce n’est pas libérer, c’est livrer.
Ce qui reste
La ligne de partage qui traverse le libéralisme n’est pas celle que l’on croit. Elle ne sépare pas la gauche de la droite, ni l’État du marché. Elle sépare deux conceptions de la liberté : celle qui croit que la liberté naît du retrait de l’État, et celle qui comprend que la liberté naît de l’ordre que l’État garantit. La première livre les individus à la concentration, la seconde les en protège. Choisir entre elles, ce n’est pas choisir entre plus ou moins d’État, c’est choisir entre un État qui pose des règles générales et égales, et un État qui distribue des faveurs particulières. Le dernier article de la série montre comment cette seconde forme d’État, celle qui distribue, s’est imposée sous le masque de la première.
À retenir
- Le libertarianisme croit que le marché libre produit la concurrence ; il produit la concentration.
- La concurrence, livrée à elle-même, finit par détruire la concurrence.
- L’ordolibéralisme (Eucken, Fribourg, 1932) distingue concurrence libre et ordre concurrentiel.
- L’État frontière pose des règles générales et égales, au lieu de se retirer ou de distribuer des faveurs.



