Un ancien ouvrier agricole de Guadeloupe a obtenu 28 500 euros de l’État. Le tribunal administratif de Basse-Terre a rendu son jugement le 27 octobre 2026. L’homme a travaillé dans des bananeraies de 1955 à 1992. Son cancer de la prostate, diagnostiqué en 2010, a été reconnu maladie professionnelle en 2023. Les juges retiennent deux fautes de l’État. Ce n’est pas la reconnaissance du scandale dans son ensemble : c’est un dossier, jugé sur pièces.
Les questions de cet article
- Qu’a décidé le tribunal ?
- Quelles fautes l’État a-t-il commises ?
- Pourquoi la prescription n’a pas joué.
- Qu’est-ce que cela change pour les autres victimes ?
- Qu’est-ce qui contredit cette lecture ?
- Qu’est-ce que ce jugement n’établit pas ?
- Ma lecture, et la vôtre.
Qu’a décidé le tribunal ?
28 500 euros, découpés en trois postes. 17 000 euros pour la gêne subie dans la vie quotidienne pendant la maladie, ce que le jugement nomme le déficit fonctionnel temporaire. 10 000 euros pour les souffrances endurées. 1 500 euros pour le préjudice esthétique temporaire. L’État verse en plus 1 500 euros de frais de justice, selon Reporterre.
Le requérant avait saisi le tribunal en 2024, après un refus d’indemnisation. Il réclamait près de 1,12 million d’euros, toujours selon Reporterre. Il obtient 2,5 % de cette somme.
Quelles fautes l’État a-t-il commises ?
Le jugement retient d’abord l’autorisation, en 1972, d’un produit à base de chlordécone. À cette date, la toxicité du produit et sa persistance dans l’environnement étaient connues, écrivent les juges. Le chlordécone est un insecticide employé contre le charançon du bananier.
Il retient ensuite un retard. L’État a tardé à chercher le pesticide dans l’environnement et dans la chaîne alimentaire. Il a manqué à informer et à protéger la population exposée. La même question se pose aujourd’hui pour d’autres molécules, comme le montre le retour des néonicotinoïdes devant l’Anses.
Le tribunal s’appuie sur un arrêt de la cour administrative d’appel de Paris du 11 mars 2025, indique son communiqué. Les premiers résidus ont été détectés en 1993 dans l’estuaire du Grand Carbet. Les captages d’eau potable les plus pollués n’ont fermé qu’en décembre 2000, selon Reporterre.
Pourquoi la prescription n’a pas joué
L’État soutenait que la demande arrivait trop tard. Il invoquait le retrait de l’homologation en 1990, ou le diagnostic du cancer en 2010.
Le tribunal fixe un autre point de départ. Il retient le décret du 20 décembre 2021, qui inscrit le cancer de la prostate provoqué par les pesticides au tableau 61 des maladies professionnelles agricoles. Un tableau 61, c’est la liste officielle des maladies qu’un salarié agricole peut faire reconnaître comme liées à son travail.
Il ajoute un second point : l’étendue des préjudices n’était mesurable qu’après la consolidation de la santé, en juin 2023. Le délai ne court donc pas depuis 1990. Il court depuis 2021.
Cette date compte pour tous les dossiers comparables. Avant ce décret, un ouvrier pouvait connaître sa maladie sans disposer d’un tableau pour la faire reconnaître. C’est le même mécanisme de responsabilité de l’État que dans l’affaire des doigts arrachés à Toulouse, où l’État répare sans faute à prouver.
Qu’est-ce que cela change pour les autres victimes ?
Le chlordécone a été utilisé aux Antilles de 1972 à 1993, surtout dans la banane, selon Santé publique France. En 2024, 81,3 % des adultes de Guadeloupe et 85,5 % de ceux de Martinique avaient du chlordécone détectable dans le sang, selon Santé publique France.
Le cancer de la prostate y figure parmi les plus fréquents au monde, toujours selon l’agence. Sa cohorte recense près de 14 000 salariés agricoles ou chefs d’exploitation exposés aux pesticides de la banane, d’après le rapport de 2018.
Les captages restent un point sensible : en métropole aussi, des réseaux rouvrent des forages fermés pour cause de pollution, comme en Finistère avec les nitrates.
Un jugement ne vaut pas pour tous. Mais deux verrous ont sauté. La faute de l’État est établie. La prescription ne protège plus l’administration.
Ce qui était demandé, ce qui est accordé
En euros. Jugement du tribunal administratif de Guadeloupe du 27 octobre 2026 ; demande selon Reporterre.
Qu’est-ce qui contredit cette lecture ?
Trois choses limitent la portée du jugement. D’abord, le lien causal est établi dossier par dossier : maladie professionnelle reconnue, exposition longue, aucune autre cause identifiée. Il ne vaut pas pour la population entière.
Ensuite, l’épidémiologie ne confirme pas un excès de cancers dans les zones contaminées de Martinique, note Santé publique France. L’incidence élevée s’explique aussi par d’autres facteurs, encore à l’étude.
Enfin, 28 500 euros réparent des préjudices personnels. Ce n’est pas une amende, ni le prix du scandale. Comparer cette somme au coût sanitaire total serait un raccourci.
Qu’est-ce que ce jugement n’établit pas ?
Il ne dit rien de la responsabilité pénale. Il ne fixe pas le nombre de victimes. Il ne tranche pas les autres effets suspectés, comme la fertilité ou le développement des enfants.
Il ne dit pas non plus si l’État fera appel. Aucune pièce publique ne l’indique à cette heure.
Cadrage : ce reportage de France 24, publié le 2 février 2025, est antérieur au jugement du 27 octobre 2026. Il retrace l’affaire, l’autorisation du pesticide et la contamination des sols. Regardez ce qu’il dit de la période 1972-1993, puis comparez avec les deux fautes retenues par le tribunal.
Ma lecture, et la vôtre
Ce jugement dit une chose simple. L’État a autorisé un poison dont il connaissait la dangerosité, puis il a attendu. Il paie aujourd’hui 28 500 euros, soit 2,5 % de ce que réclamait un homme malade.
Je ne crois pas que la justice ait été clémente par hasard. Elle indemnise des souffrances, pas une politique publique. Le scandale reste entier : plus de 8 adultes sur 10 portent des traces, et près de 14 000 travailleurs figurent dans une cohorte.
La faute de l’État n’est plus à démontrer, et la prescription ne l’abrite plus. Ce qui manque n’est pas la reconnaissance, c’est le compte : combien de dossiers, combien d’euros, sur quelle période. Sans ce compte, chaque victime négocie seule.
À retenir. L’État est condamné à 28 500 euros pour le cancer de la prostate d’un ancien ouvrier agricole exposé au chlordécone. Le tribunal retient deux fautes et écarte la prescription.
Et vous : 28 500 euros pour un cancer reconnu maladie professionnelle, cela vous paraît-il juste, trop faible, ou à côté du sujet ?



