Dimanche 25 octobre, peu après 21 heures à Belgrade, l’homme qui gouverne la Serbie depuis 14 ans a dit qu’il avait perdu. Une heure et demie plus tôt, la commission électorale publiait un décompte qui le plaçait largement en tête. Les deux sont exacts : personne n’a les résultats, tout le monde a déjà un vainqueur.
Les parties de cet article
- Ce que Vučić a dit
- Ce que publie la commission électorale
- Pourquoi les deux peuvent être vrais
- La participation à 68 %, du jamais-vu depuis 1993
- Deux ans de manifestations, 16 morts à Novi Sad
- Ce que cela change depuis Paris
- Ce qui n’est pas établi
Ce que Vučić a dit
Au siège du Parti progressiste serbe (SNS), Aleksandar Vučić a reconnu la défaite de sa liste, « Serbie unie ». Ses mots, repris par RFI : « Nous n’avons pas encore les résultats définitifs, mais il est clair que nous avons perdu les élections. La Liste étudiante aura entre 135 et 140 sièges et nous en aurons 105. » Il annonce 1,7 million de voix pour lui, 2,2 millions pour les étudiants.
La méthode compte autant que le résultat : « Sur la base d’un échantillon stratifié, il est clair que nous avons perdu ces élections » (The Guardian). Un échantillon stratifié est une projection, pas un décompte. Il accuse aussi les médias indépendants, des pays européens non nommés et un « État profond américain » (Associated Press).
Ce que publie la commission électorale
À 20 h 51, la Commission électorale de la République (RIK) publiait ses premiers partiels, sur 203 bureaux : « Serbie unie » à 54,21 %, la Liste étudiante à 36,85 %, Ivica Dačić à 3,7 %, participation 68,84 % (Politika).
203 bureaux, 2,4 % des 8 392. Ce chiffre ne dit rien du pays : un partiel dépend de l’ordre d’arrivée des procès-verbaux, et rien ne garantit que les premiers bureaux ressemblent à la Serbie. Qui a lu 54,21 % comme un résultat a lu une étape de comptage.
Pourquoi les deux peuvent être vrais
250 sièges à la proportionnelle, 126 pour gouverner seul. Sur un tel scrutin, une projection et un partiel peuvent diverger de 15 points sans que l’un mente. Ipsos et CeSID produisent ces projections dès la fermeture des bureaux, et c’est sur elles que se décide une concession.
L’écart de participation explique en partie la distorsion : à 14 heures, Belgrade votait à 47,55 %, Novi Sad à 49,31 %, le pays à 46,53 %. La campagne étudiante s’est jouée dans les villes avant de sillonner les campagnes, fiefs du SNS. Un partiel livré au hasard des procès-verbaux ne mesure pas ce pays-là.
La participation à 68 %, du jamais-vu depuis 1993
Le chiffre qui ne se discute pas est celui de la foule électorale : 64,89 % à 18 heures selon la commission, 67,6 % ailleurs, 68,84 % au partiel. Il faut remonter à 1993 (61,34 %) pour trouver mieux ; la dernière mobilisation comparable reste les 70 % de 2000, l’année où Slobodan Milošević a été chassé.
Participation cumulée aux législatives serbes, en % des inscrits
Deux ans de manifestations, 16 morts à Novi Sad
Rien n’a commencé par une élection. Le 1er novembre 2024, l’auvent de la gare de Novi Sad s’effondre : 16 morts. La contestation accuse la corruption et la négligence ; les facultés se bloquent ; 300 000 personnes défilent à Belgrade le 15 mars 2025. Vučić dissout le Parlement le 9 septembre 2026, quitte la présidence le 27 septembre pour briguer Matignon, et fixe le vote au 25 octobre. Le 22 octobre, la Liste étudiante réunit 150 000 personnes place Slavija.
Sa liste ne ressemble pas à une liste : aucun étudiant, 250 candidats inconnus, universitaires, sportifs, agriculteurs, artistes, conduits par un cardiologue. Le programme en 11 points parle de justice, de lustration, de médias, d’école ; l’Union européenne n’y est pas centrale. Vingt-quatre ONG ont jugé les conditions du scrutin insuffisantes.
Ce que cela change depuis Paris
Trois dossiers français. L’élargissement : candidate depuis 2012, négociations ouvertes depuis 2014, adhésion à l’unanimité, donc avec l’accord de Paris. Un nouveau gouvernement change l’interlocuteur de chapitres ouverts depuis douze ans et presque jamais refermés.
L’argent : Vinci Airports exploite l’aéroport Nikola Tesla depuis 2018, concession de 25 ans, 501 millions versés, 732 millions d’investissements promis, 1,46 milliard au total. Le contrat survit, pas celui qui décide des extensions.
Le voisinage : la Serbie ne reconnaît pas le Kosovo, le dialogue Belgrade-Pristina se tient sous égide européenne, et le pays n’a jamais sanctionné Moscou, son principal fournisseur de gaz (les stocks européens à l’entrée de l’hiver). La Liste étudiante n’a rien dit de cette position, et c’est là que l’Europe l’attendra (l’Europe sans chaise au sommet sur l’Ukraine).
Ce qui n’est pas établi
Les résultats officiels : la commission n’avait publié qu’un partiel. La majorité absolue : 135 à 140 sièges suffiraient, mais ce sont les chiffres du vaincu, et les 5 sièges des minorités changent la géométrie. La participation à 18 heures : 64,89 % ou 67,6 %.
Reste ce que fera ce pouvoir : un mouvement qui n’a pas mis l’Union européenne au centre de son programme, dans un pays qui dépend du gaz russe, peut gouverner sans changer sa position extérieure. Je ne le pose pas comme un fait. Cette bascule s’ajoute à une semaine où la rue a compté partout en Europe, et où la France a connu sa propre démonstration de force, 410 000 manifestants selon les autorités, 800 000 selon la CGT. À Belgrade, la rue a obtenu un scrutin ; à Paris, elle attend une réponse.
À observer : le dépôt de la liste étudiante en septembre 2026. Images antérieures au scrutin.
Opinion de la maison, pas un fait. Un dirigeant qui concède sa défaite une heure et demie après la fermeture, sur un échantillon, avant tout décompte officiel, dit quelque chose de son système : il sait ce que ses bureaux ne lui diront pas. Quatorze ans sont tombés sur une projection, pas sur un comptage. Je retiens la leçon de méthode : le premier chiffre publié n’est jamais le résultat, c’est l’ordre dans lequel on compte.
À retenir
- Aleksandar Vučić a reconnu dimanche soir la défaite de sa liste face à la Liste étudiante.
- Il annonce 135 à 140 sièges pour les étudiants, environ 105 pour le SNS, sur un échantillon stratifié.
- À 20 h 51, la commission publiait un partiel de 203 bureaux qui le plaçait à 54,21 %, sans valeur nationale.
- La participation, entre 65 % et 69 %, est la plus élevée depuis 1993 ; aucun résultat officiel n’était publié.
Et vous : quand un pouvoir reconnaît sa défaite avant le dépouillement, est-ce la preuve qu’il respecte le vote, ou celle qu’il sait déjà que le vote ne lui appartient plus ?



