Samedi 24 octobre, 18 heures. Enedis annonce 72 000 foyers encore privés d’électricité, dont 29 900 en Bretagne et 20 900 en Normandie, après le passage de la tempête Austen. Pour une partie d’entre eux, c’est la deuxième nuit sans courant. Sur le terrain, 2 000 salariés d’Enedis et 600 salariés d’entreprises prestataires, avec la Force d’intervention rapide électricité déclenchée depuis jeudi. Une deuxième dépression, Boelo, occupe déjà le week-end. Et le même jour, un changement plus discret est passé sans commentaire : depuis le 16 juin 2026, Météo-France ne mesure plus les rafales de la même manière, et l’écart peut atteindre 10 % à la baisse. La tempête n’a pas faibli ; le thermomètre a changé d’unité.
Le plan
- Ce qui reste coupé, et où
- Une deuxième dépression sur un réseau fragilisé
- Depuis juin, la rafale se calcule sur 3 secondes
- Ce que le nouveau calcul ne change pas
- Ce qui n’est pas établi
Ce qui reste coupé, et où
Le décompte d’Enedis, samedi à 18 heures, est précis et il dit l’essentiel : 72 000 foyers sans électricité, 29 900 en Bretagne, 20 900 en Normandie, le reste dispersé dans le Nord et le reste du pays (franceinfo). Dans le détail normand, la Seine-Maritime concentre 7 100 foyers coupés, la Manche 6 500, le Calvados 3 500, l’Eure 2 500, l’Orne 1 300 (La Presse de la Manche).
La courbe dit autre chose que le chiffre du jour. Vendredi 23 octobre, en fin d’après-midi, 288 600 foyers étaient coupés (nos chiffres du 23 octobre) ; le soir, Enedis en comptait 242 000, avec une géographie déjà différente : 82 100 en Normandie, 65 800 en Bretagne, 32 100 dans les Hauts-de-France, 28 200 dans les Pays de la Loire, 7 800 en Centre-Val de Loire (franceinfo). Puis plus rien, ou presque, pendant la nuit : plus de 240 000 foyers encore à l’aube (Midi Libre), 120 000 à la mi-journée (TF1 Info), 72 000 le soir. Tout s’est joué samedi en journée, quand les équipes ont pu travailler. Enedis explique la méthode sans détour : le réseau moyenne tension d’abord, pour réalimenter le plus grand nombre, puis la basse tension, panne par panne, dans des secteurs où les accès restent difficiles à cause des arbres tombés.
Le bilan humain et matériel, lui, n’est pas consolidé : sept blessés dans les Côtes-d’Armor et 8 450 foyers coupés dans le département en fin de journée (Ouest-France), des maisons et un restaurant endommagés près de Honfleur, et aucun chiffrage public du coût de remise en état.
Une deuxième dépression sur un réseau fragilisé
La dépression Boelo circule sur les îles Britanniques et le nord de l’Europe. Météo-France en tire 55 départements en vigilance jaune « vents violents » pour la journée de dimanche, de minuit à 16 heures, avec des rafales de 70 à 90 km/h près de la Manche et 60 à 70 km/h dans les terres (CNews). Le Pas-de-Calais, lui, a été placé en vigilance orange pluie-inondation dès 20 heures samedi, avec environ 50 mm attendus sur des sols déjà saturés (CNews).
Ce n’est pas la même agression que jeudi : du vent d’abord, de la pluie ensuite, sur des arbres fragilisés et des poteaux déjà sollicités. C’est exactement la configuration où les lignes aériennes cèdent une deuxième fois, et où les trains s’arrêtent : la SNCF suspend la circulation au-delà de 100 km/h de rafale, un seuil qui a suffi à paralyser la Normandie cette semaine (notre article sur ce seuil).
Le reportage de franceinfo, tourné samedi : des foyers encore dans le noir et l’annonce de la tempête suivante. À observer les branchements provisoires, les groupes électrogènes et la manière dont les habitants organisent une deuxième nuit. Vidéo antérieure au bilan d’Enedis de 18 heures : elle documente la situation, pas les chiffres définitifs.
Depuis juin, la rafale se calcule sur 3 secondes
Voilà le point que personne n’a mis en avant cette semaine. Depuis le 16 juin 2026, Météo-France a changé sa référence de mesure : la rafale est désormais la moyenne des mesures instantanées sur 3 secondes, et non plus le maximum instantané, relevé toutes les 0,25 seconde (actu.fr). Le service météorologique s’aligne ainsi sur les recommandations de l’Organisation météorologique mondiale, en expliquant qu’une moyenne sur 3 secondes représente mieux les dégâts réels qu’un pic instantané.
L’effet est mesurable : jusqu’à 10 % d’écart entre les deux méthodes. La rafale de 146 km/h relevée à Barneville-Carteret le vendredi 23 octobre aurait affiché environ 160 km/h avec l’ancien calcul. Et la comparaison avec les 182 km/h de la tempête Goretti, le 9 janvier dans la même commune, ne veut plus dire grand-chose telle quelle. Les climatologues ont retraité 10 millions de données quotidiennes et 200 millions de données horaires sur environ 1 400 stations, de 1981 à 2025 : dans cette série, le nombre de dépassements du seuil de 100 km/h diminue de près de moitié.
Foyers privés d’électricité après Austen, et ce que le changement de mesure fait aux rafales
Ce que le nouveau calcul ne change pas
Rien, ou presque, pour celui qui est privé de courant. La panne est réelle, les 2 600 agents sont réels, les sept blessés des Côtes-d’Armor le sont aussi, et le changement de méthode ne modifie ni l’état des lignes ni l’heure du retour du courant. Les consignes de sécurité d’Enedis restent les mêmes : ne jamais toucher un fil tombé à terre, signaler tout câble trop bas ou tout poteau endommagé, et appeler le 09 726 750 suivi des deux chiffres du département, 24 heures sur 24. Pour les dégâts dans une habitation, la reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle et le délai de déclaration sont détaillés dans notre article du 24 octobre.
Ce que le changement modifie, c’est la lecture publique des tempêtes : leur classement, leur comparaison avec celles d’avant juin, et la mémoire qu’on en garde. La vigilance, elle, se décide sur des prévisions, pas sur la climatologie réanalysée : le changement de mesure ne rend pas la tempête de jeudi moins dangereuse. Le précédent corse de la semaine le montre assez : l’alerte annonçait 300 mm au plus, il est tombé 596 mm (2 morts). La mesure officielle et le dommage réel ne racontent jamais exactement la même histoire.
Ce qui n’est pas établi
Trois choses manquent. Le bilan consolidé d’Austen : le coût du rétablissement n’est pas publié, et le nombre total de blessés n’est pas arrêté. L’effet de Boelo sur le réseau français, qui n’était pas connu à l’heure où j’écris. Et une question institutionnelle que je n’ai vue tranchée nulle part : les seuils d’exploitation et d’alerte, à commencer par l’arrêt des trains au-delà de 100 km/h de rafale, sont-ils indexés sur l’ancienne mesure ou sur la nouvelle ? Aucun document public consulté ne le dit, et la différence entre les deux méthodes atteint 10 %.
Opinion de la maison, pas un fait. Un pays qui améliore sa mesure et laisse ses lignes aériennes en l’état n’a pas gagné en sécurité, il a gagné en lisibilité. La rafale de Barneville-Carteret aurait affiché environ 160 km/h il y a un an ; elle affiche 146 aujourd’hui, et 72 000 foyers sont dans le noir. Le chiffre baisse, la panne reste. La vraie question de souveraineté n’est pas le thermomètre, c’est le choix technique : l’aérien coûte moins cher à poser, il s’arrache plus vite, et c’est la facture du réseau qui décide ensuite de ce qu’on enterre (le tarif d’acheminement est en discussion). Tant que ce débat se tiendra sur des rafales devenues incomparables, il se tiendra à l’aveugle.
À retenir
- 72 000 foyers sans électricité samedi à 18 heures selon Enedis, dont 29 900 en Bretagne et 20 900 en Normandie.
- 288 600 foyers coupés vendredi après-midi, 242 000 le soir, 72 000 samedi soir : tout s’est joué samedi en journée.
- Boelo vaut 55 départements en vigilance jaune vent dimanche et le Pas-de-Calais en orange pluie-inondation dès samedi 20 heures.
- Depuis le 16 juin, Météo-France mesure la rafale sur 3 secondes : jusqu’à 10 % de moins, et deux fois moins de dépassements de 100 km/h dans la climatologie retraitée.
Et vous ? Chez vous, combien de temps tenez-vous sans électricité, et savez-vous à qui signaler un câble tombé avant qu’un autre ne le touche ?



