Aller au contenu
L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Vie chère en Martinique : 11,3 % de baisse sur 12 % des courses, le reste a continué de monter

Rayon d'un supermarché de Fort-de-France : un chariot rempli de produits de base et un très long ticket de caisse ; un porte-conteneurs chargé de conteneurs s'engouffre dans l'allée du magasin ; au-dessus, une balance monumentale penchée entre des chemises administratives et des pièces de monnaie ; au fond, palmiers, façade institutionnelle et drapeau tricolore.

Le 16 octobre 2024, à l’issue de la septième table ronde, l’État, la collectivité territoriale, les élus, les distributeurs, les grossistes, le Grand port maritime et le principal armateur signaient un protocole pour faire baisser les prix de 20 % sur 6 000 produits. 2 ans plus tard, le cinquième bilan officiel, arrêté à la fin avril 2026, mesure 11,3 % de baisse sur les produits les plus aidés et 4,7 % sur les autres. Les 2 leviers qui portent sur le transport et sur le prix d’achat n’ont jamais été mis en œuvre. Et le reste du chariot a continué de monter.

Au sommaire : Ce qui a été signé, ce qui a été appliqué · Le bilan dit vrai, sur 12 % des références · L’argent est en haut de la chaîne, pas en caisse · Ce que la révolte demandait, ce qu’elle a obtenu

Ce qui a été signé, ce qui a été appliqué

Le protocole du 16 octobre 2024 compte 28 points répartis en 3 axes. Le premier vise une baisse des prix sur 6 000 références de consommation courante, regroupées en 69 familles. Le deuxième porte sur l’ensemble des produits alimentaires. Le troisième engage une refondation du modèle économique de l’île. L’association à l’origine de la mobilisation, le RPPRAC, n’a pas validé le texte : elle a refusé le dernier de ses 28 points.

Dans le détail, les engagements se répartissaient ainsi : la collectivité baissait l’octroi de mer sur 54 familles, l’État mettait la TVA à zéro sur 69 familles à partir du 1er mars 2025, les distributeurs gelaient leurs taux de marge en valeur sur les produits concernés, hors supérettes, et s’engageaient à répercuter les avantages obtenus. L’État devait aussi financer un mécanisme de compensation des frais d’approche, le port une péréquation de ses frais, et les fournisseurs de l’Hexagone appliquer des tarifs export plus bas qu’en métropole.

2 ans plus tard, le compte n’y est pas, et le dernier point de situation de l’observatoire des prix le dit sans détour. Selon le président des observatoires des prix, des marges et des revenus, 2 leviers sur 4 ont été activés : la baisse de l’octroi de mer et celle de la TVA. Les 2 autres, la compensation des frais d’approche et les tarifs export, n’ont jamais été mis en œuvre par l’État.

Le bilan dit vrai, sur 12 % des références

Le cinquième bilan de la préfecture, établi par la DGCCRF et publié le 24 juillet 2026, couvre janvier 2025 à avril 2026. Il ne dit pas que le protocole a échoué : il dit qu’il a réussi sur son périmètre. Les produits des 54 familles « CTM-État », celles où la TVA et l’octroi de mer sont à zéro, ont baissé de 11,3 % par rapport aux prix moyens des 6 mois qui ont précédé la signature. Les 15 familles « État+ », où seule la TVA est à zéro, ont baissé de 4,7 %. La majorité des références concernées a bien reculé : 89,2 % pour les premières, 74,6 % pour les secondes.

Mais ce bilan porte sur un périmètre étroit, et il le dit lui-même. Les produits du protocole représentent environ 12 % de l’ensemble des références vendues par les 4 groupes suivis, CréO, GBH, PARFAIT et SAFO, qui pèsent près de 80 % du marché. Les 88 % restants ne sont pas couverts. Et c’est là que le bât blesse : à la fin avril 2026, l’écart de prix entre les produits du protocole et les produits hors protocole atteignait 13,7 points de pourcentage, et il a tendance à s’accroître depuis mars 2025. La préfecture en tire une conclusion favorable, à savoir que l’inflation frappe plus fort les produits non couverts. Je la lis autrement : le protocole protège une liste, pendant que le reste du magasin s’éloigne.

Sur ce périmètre encore, le contrôle de la marge des distributeurs est plutôt à leur honneur. À la fin avril 2026, environ 75 % des références étudiées présentaient une marge stable ou en baisse. La grande distribution n’a pas repris d’une main ce qu’elle avait lâché de l’autre. Le problème n’est donc pas là.

L’argent est en haut de la chaîne, pas en caisse

L’avis 26-A-01 de l’Autorité de la concurrence, rendu le 10 février 2026, replace le protocole dans son décor. En 2022, selon l’Insee, les prix en Martinique étaient supérieurs de 13,8 % à ceux de l’Hexagone, et l’écart atteignait 40 % sur l’alimentation. L’Autorité constate que ces écarts sont « toujours aussi élevés et ont tendance à s’accroître », et que les outils existants, observatoire, bouclier qualité prix et protocole, sont « utiles mais insuffisants ». Elle relève au passage que l’observatoire des prix n’a pas les moyens de ses missions.

Son analyse des marges est plus intéressante encore. Sur la chaîne de distribution, les magasins affichent une marge nette moyenne de -0,79 %. Les grossistes-importateurs intégrés dégagent 1,6 %. Les centrales de référencement, elles, atteignent 28,8 %. L’activité de grossiste-importateur, décrite comme la « pierre angulaire » de l’approvisionnement de l’île pour les produits de marque, a un taux de valeur ajoutée près de 2 fois supérieur à celui de la distribution. Ces acteurs restent donc incontournables pour le territoire, et l’Autorité s’étonne explicitement qu’ils ne participent pas aux dispositifs de lutte contre la vie chère, au-delà de l’engagement de répercuter les baisses.

Où se logent les marges de la chaîne alimentaire martiniquaise

Marge nette moyenne, en pourcentage du chiffre d’affaires, exercice analysé par l’Autorité de la concurrence. Survolez ou touchez une barre pour la valeur exacte.

0 % Type d’acteur Marge nette

Centrales de référencement 28,8 %

Grossistes-importateurs et centrales d’achats 1,6 %

Magasins de distribution -0,79 %

Source : Autorité de la concurrence, avis n° 26-A-01 du 10 février 2026, marges de la chaîne de distribution alimentaire.

Une marge nette négative en magasin ne veut pas dire que les enseignes perdent de l’argent : les résultats sont répartis entre les entités d’un même groupe, et l’Autorité signale que la rentabilité se logge dans les structures intermédiaires.

Voilà pourquoi le débat sur les marges des hypermarchés rate sa cible. Le prix payé en caisse se forme bien avant le magasin, dans l’importation, le référencement et le transport maritime. Une baisse de TVA et d’octroi de mer agit sur ce qui est visible : le taux. Elle ne touche ni le fret, ni la marge du grossiste, ni le prix d’achat négocié.

Ce que la révolte demandait, ce qu’elle a obtenu

L’association de consommateurs FASONES Martinique tient 2 enquêtes de prix. Sur son chariot de première nécessité, elle relève 107 euros en 2024 contre 105 euros aujourd’hui. Sur les produits du protocole, elle mesure une hausse de 2,5 %, soit, selon elle, 2 fois plus que l’inflation. Les 2 chiffres ne se contredisent pas : le premier porte sur un panier suivi depuis 2024, le second sur l’évolution récente des références du protocole. Ils disent la même chose, à savoir que la baisse officielle ne suffit pas à faire reculer la facture.

La mobilisation, elle, n’a jamais cessé. Le RPPRAC a lancé un ultimatum au 19 octobre 2026 et repris le combat à cette date. La journée a donné une vingtaine de barrages, des pillages de commerces et 50 interpellations en Martinique et en Guadeloupe. Le 17 octobre, en métropole, la même colère sur le coût de la vie descendait dans la rue. Ce n’est pas un détail local : c’est le même mécanisme, une promesse de baisse contre une réalité qui monte.

Je l’ai documenté ailleurs, sur un autre territoire : à La Réunion, le litre d’essence est administré par arrêté préfectoral et coûte moins cher qu’en métropole, et l’île a brûlé quand même. Le prix n’est pas la seule variable. Ce qui compte, c’est qui décide de le fixer, et ce que cette décision laisse intact.

Notre lecture

Ce protocole est un cas d’école du don qui tient lieu de politique. L’État ouvre la main, mais il ne donne pas son argent : il renonce à un prélèvement sur 12 % des références, fait payer la différence à la collectivité par la péréquation de l’octroi de mer, et laisse intact le circuit qui produit le prix, le fret, l’importation, le référencement. Les 2 leviers qui auraient mordu sur ce circuit n’ont pas été actionnés, et l’Autorité de la concurrence elle-même constate que les intermédiaires les plus rentables n’ont jamais été mis à contribution. Le résultat est mesurable : 11,3 % sur la liste, et un écart qui se creuse avec tout le reste. On a protégé un panier, pas un pouvoir d’achat. Et l’on s’étonne ensuite que la rue ne s’arrête pas, alors que la rue demande précisément ce que le dispositif refuse : toucher au prix d’achat et au transport, pas au taux de TVA.

Opinion de la maison, pas un fait.

À retenir
  • Le protocole signé le 16 octobre 2024 visait une baisse moyenne de 20 % sur 6 000 produits, avec 4 leviers. 2 ont été activés, l’octroi de mer et la TVA ; les 2 autres, compensation des frais d’approche et tarifs export, n’ont jamais été mis en œuvre par l’État.
  • Le cinquième bilan de la DGCCRF, arrêté à la fin avril 2026, mesure 11,3 % de baisse sur les 54 familles où la TVA et l’octroi de mer sont à zéro, et 4,7 % sur les 15 familles où seule la TVA l’est.
  • Ces produits représentent environ 12 % des références vendues par les 4 groupes suivis, qui pèsent près de 80 % du marché. Le reste du chariot n’est pas couvert, et l’écart entre les deux augmente depuis mars 2025.
  • L’Autorité de la concurrence relève que la rentabilité se logge dans les structures intermédiaires : 28,8 % de marge nette dans les centrales de référencement, contre 1,6 % chez les grossistes-importateurs intégrés et -0,79 % dans les magasins.
  • L’écart de prix avec l’Hexagone reste élevé et se creuse : 13,8 % en moyenne en 2022 selon l’Insee, 40 % sur l’alimentation selon l’Autorité de la concurrence.

Il reste une question que personne ne tranche publiquement : pourquoi les 2 seuls leviers jamais actionnés sont précisément ceux qui auraient coûté quelque chose à quelqu’un ?

Et vous : accepteriez-vous une baisse de 11 % sur 12 % de vos courses, si le reste de votre chariot continue de monter ?

Ce document de France Culture a été diffusé le 10 octobre 2024, 6 jours avant la signature du protocole. Il donne à entendre la colère qui l’a précédé, dans les mots de ceux qui la portaient, et non le bilan qui a suivi.

Document antérieur au protocole du 16 octobre 2024 : il ne commente ni le cinquième bilan ni les chiffres cités dans cet article.

Les sujets de cet article

La rédaction de L’Esprit Français

L’auteur

La rédaction de L’Esprit Français

La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

Tous ses articles
Continuer l’exploration

Dans la même rubrique

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L’ESPRIT FRANÇAIS

Partager cet article

Vie chère en Martinique : 11,3 % de baisse sur 12 % des courses, le reste a continué de monter

WhatsApp Facebook X E-mail

Choisissez où le partager. Aucune publication automatique.

Le Journal, à portée de main

Retrouvez les actualités et les dossiers dans une application légère, avec le même contenu que le site.

Installation facultative. Connexion Internet nécessaire. Aucune notification n’est activée par cette installation.