Le Wall Street Journal a publié dimanche 18 octobre une information qui déplace la guerre d’Ukraine sur un autre terrain. Vladimir Poutine a proposé à Donald Trump un sommet à trois avec Xi Jinping. Il veut le tenir en marge de la réunion de la Coopération économique Asie-Pacifique (Apec), les 18 et 19 novembre à Shenzhen. L’idée a été lancée lors de leur appel du 9 octobre, celui qui a aussi produit l’accord sur le diesel russe. Le Kremlin confirme que des discussions existent. Un haut responsable américain assure que Donald Trump n’a pas donné son accord, tout en le disant possiblement réceptif.
Ce sommet, s’il a lieu, se tiendra sans l’Ukraine et sans l’Europe. Il ne s’agirait pas d’une réunion de plus: les trois hommes négocieraient les conditions de la fin de la guerre, donc les sanctions, les avoirs russes gelés et l’énergie. Or l’Europe finance la résistance ukrainienne et détient l’essentiel de ces avoirs. Elle n’a pas de chaise.
Voilà le fait, sa limite et ce qu’il révèle: des décisions prises à trois, une facture répartie à vingt-sept, et une France qui paie sans décider.
Dans cet article
- Trois hommes, une table, deux absents
- Ce que Washington a déjà accordé à Moscou
- 70 milliards, et pas une chaise
- Ce que cela change pour votre carburant et votre sécurité
- L’objection la plus sérieuse
Trois hommes, une table, deux absents
Le récit du Wall Street Journal, repris par Reuters et la chaîne financière américaine CNBC, tient en trois phrases. Poutine veut une rencontre à trois pour négocier la fin du conflit à des conditions favorables à Moscou. Il propose de la tenir en marge de l’Apec, les 18 et 19 novembre à Shenzhen. Ni Volodymyr Zelensky ni aucun dirigeant européen n’y seraient conviés.
Le journal s’appuie sur un ancien officier des services de renseignement russes informé des discussions. C’est une source unique, et elle doit être maniée comme telle. Mais le porte-parole du Kremlin a confirmé au journal que des discussions avaient lieu. Il a ajouté qu’il n’existait pour l’instant aucune entente concrète sur la réunion ni sur son contenu. Trois parties admettent donc l’hypothèse d’un tel sommet.
Rappel utile: Donald Trump a déjà reçu Vladimir Poutine en Alaska en août 2025. Ce sommet bilatéral n’avait débouché sur aucune avancée. La différence, cette fois, tient à la présence de Xi Jinping et à l’absence de Kiev. Un accord signé à trois, sans l’Ukraine, ne serait pas un accord de paix: ce serait une décision prise au-dessus d’elle.
Reste l’intérêt de Pékin. Selon le Wall Street Journal, la Chine ne s’opposerait pas à la venue de Donald Trump. Elle craindrait en revanche qu’une réunion de ce type ne détourne l’attention de son propre sommet et ne tende ses relations avec une Europe déjà méfiante. Pour Xi Jinping, l’enjeu est autre: apparaître comme l’arbitre du monde. Ce rôle se paie en influence, et l’influence chinoise sur Moscou est aujourd’hui réelle.
Ce que Washington a déjà accordé à Moscou
La proposition de Poutine n’arrive pas dans un vide. Elle suit une série de gestes américains envers Moscou, et chacun est daté. Nous avions raconté, le 14 octobre, ce que la levée des sanctions sur le gazole russe changeait déjà pour l’Europe.
Le 9 octobre, Washington a autorisé l’achat de diesel russe jusqu’au 7 avril 2027. Le calendrier annoncé prévoit 300 000 tonnes livrées immédiatement, 500 000 tonnes en novembre, puis un million de tonnes. Le motif affiché est le prix du gazole américain. Il est monté à 6,27 dollars le gallon, contre 3,67 dollars un an plus tôt, à quelques semaines des élections de mi-mandat (The National).
Le vendredi 16 octobre, Donald Trump a signé un décret qui suspend l’application de la loi Graham. Ce texte avait été voté par le Congrès et promulgué en septembre. Il prévoyait des sanctions contre des responsables russes, des banques et la flotte parallèle de pétroliers. Il autorisait aussi des droits de douane allant jusqu’à 100 % sur les cinq premiers acheteurs de pétrole ou de gaz russe. Ces mesures devaient entrer en vigueur deux jours plus tard. Le Guardian rapporte que douze sénateurs, dont six républicains, ont demandé l’annulation de l’accord sur le diesel. L’émissaire russe a salué un moment « historique ».
Ajoutez un détail qui compte pour Kiev: le partage de renseignements américains, suspendu, a été rétabli, selon Volodymyr Zelensky (Ouest-France). Washington donne, retire, redonne. Moscou encaisse et propose.
70 milliards, et pas une chaise
Le même vendredi, à Bruxelles, Volodymyr Zelensky s’est adressé aux vingt-sept chefs d’État et de gouvernement. Il a chiffré la suite: « La guerre coûtera 155 milliards d’euros l’année prochaine. Et nous avons besoin d’au moins 70 milliards d’euros de plus de votre part. » Emmanuel Macron a soutenu la demande (Ouest-France, Agence France-Presse).
Le président français avait, le même jour, qualifié l’accord sur le diesel de « inapproprié, inefficace ». Il a ajouté qu’il « n’est bon pour personne » et qu’il constitue « un élément de division ». Il a promis de continuer à tenter de convaincre Washington d’y renoncer (Le Monde).
Or l’argent que l’Europe prête n’est pas le seul moyen qu’elle détient. Elle garde aussi les avoirs de l’État russe gelés depuis 2022: environ 260 milliards d’euros, dont plus de 210 milliards dans l’Union européenne (Ukrainska Pravda, d’après le Financial Times). Selon le Financial Times, les émissaires américains ont proposé à Miami de dégeler une partie de ces fonds. Ils seraient placés dans un véhicule financier supervisé par Washington. Les Européens ont refusé. « On leur a dit que cela n’allait tout simplement pas se produire », rapporte un témoin cité par le journal (Kyiv Post).
L’argent est en Europe, la facture arrive en 2027
Deux ensembles, deux questions: qui doit payer l’année prochaine, et où dorment les avoirs russes gelés. Montants en milliards d’euros.
La logique est implacable. Ceux qui paient ne sont pas ceux qui négocient. Et ceux qui négocient ne consultent pas ceux qui paient. Une Europe qui finance sans discuter des conditions financerait longtemps.
Ce que cela change pour votre carburant et votre sécurité
Trois conséquences concrètes, et une limite.
Première conséquence, le carburant. Le gazole français se forme sur un marché mondial, où le diesel russe revient en volume. Un accord à trois peut donc peser sur le prix avant taxes, sans que personne puisse annoncer aujourd'hui un chiffre à la pompe. Je ne vous vendrai pas une baisse ou une hausse qui n'est pas établie: le lien existe, le montant non.
Deuxième conséquence, les sanctions. Le décret américain ne lève pas les sanctions européennes, qui se décident à l'unanimité des vingt-sept. La France garde donc une voix. Mais un allié qui exempte la Russie de ses propres sanctions affaiblit la pression commune. Or cette pression est le seul prix que Moscou paie aujourd'hui.
Troisième conséquence, la sécurité. Si un accord se négocie à trois en novembre, ses clauses s'écriront sans l'Europe. Elles porteront sur les territoires, les sanctions, les avoirs gelés et l'énergie. Elles s'appliqueront ensuite à l'Europe, qui aura financé la résistance ukrainienne sans avoir discuté des conditions de l'arrêt.
La limite, la voici. Un sommet non confirmé n'est pas un sommet. Le Kremlin dit qu'il n'y a pas d'accord sur la réunion. Un responsable américain dit que Donald Trump n'a pas dit oui. Le Wall Street Journal s'appuie sur une source unique. Il est possible que rien n'ait lieu.
L'objection la plus sérieuse
L'objection est simple, et elle est forte. Tout cela peut être du bruit: une proposition rapportée, un démenti partiel, une réunion qui ne se tient pas. Les Européens conservent des moyens d'action réels. Ils décident des sanctions à l'unanimité, contrôlent les avoirs et financent la reconstruction. Un sommet à trois, même tenu, ne suffirait pas à effacer ces moyens.
Je la retiens en partie. Mais je constate autre chose. Depuis dix jours, la séquence est cohérente: diesel autorisé, sanctions suspendues, dirigeant ukrainien critiqué, avoirs réclamés sous contrôle américain, sommet proposé sans Kiev ni Bruxelles. Ce n'est pas une preuve d'intention. C'est une direction, et elle se lit dans des actes datés.
Mon jugement tient en une phrase. Le problème n'est pas que Washington décide: une grande puissance décide, c'est son métier. Le problème est que l'Europe paie, appelle cela de la solidarité, et découvre ensuite les conditions décidées sans elle. Une souveraineté qui finance sans négocier n'est pas une souveraineté: c'est une trésorerie.
Reste une question, et elle vous concerne directement. Si l'argent public européen finance l'effort de guerre ukrainien, l'Europe doit-elle exiger une chaise à la table où l'on décide de l'arrêter? Dites-moi ce que vous en pensez en commentaire.



