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De la surface des faits à la profondeur des idées

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Gazole russe : le pragmatisme des uns, la posture des autres

Méthanier à quai et bras de chargement d'un terminal pétrolier à l'aube
L'Union européenne a importé 9,89 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié russe au premier semestre 2026.

Vendredi, Donald Trump a annoncé un accord avec Vladimir Poutine pour faire venir du gazole russe aux États-Unis, avec licence du Trésor américain jusqu’en avril 2027. La même semaine, l’Union européenne confirmait son intention d’interdire tout achat de gaz russe à l’automne 2027, après avoir importé au premier semestre un volume record de gaz naturel liquéfié russe, la France en tête. Il y a deux façons de faire de la politique énergétique : payer le prix le plus bas, ou tenir un discours. Ce sont rarement les mêmes pays qui font les deux.

Ce que les deux présidents ont décidé

Dans un message publié vendredi, Donald Trump a annoncé que la Russie livrerait immédiatement plus de trois cent mille tonnes de gazole, puis cinq cent mille tonnes en novembre, puis un million, et jusqu’à trois millions supplémentaires selon l’état des raffineries russes. Le Trésor américain a publié le même jour une licence générale autorisant jusqu’au 7 avril 2027 les transactions portant sur du gazole d’origine russe, y compris l’importation vers les États-Unis. La mesure allège les sanctions prises après l’invasion de l’Ukraine, et elle intervient à quelques semaines d’élections américaines de mi-mandat. CNBC, 9 octobre 2026.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Moscou avait interdit ses propres exportations de gazole après les frappes de drones ukrainiens sur ses raffineries, pour garder sa production. Washington lève en partie l’interdiction qui pesait sur ces volumes, et les deux pays signent un arrangement énergétique sur la base d’un intérêt réciproque. L’Ukraine et la Finlande ont condamné l’accord. Helsinki Times, octobre 2026.

Ce que l’Europe fait pendant ce temps

Les faits européens sont moins souvent rappelés, et ils sont plus embarrassants. Au premier trimestre 2026, les importations européennes de gaz naturel liquéfié russe ont atteint leur plus haut niveau depuis 2022, en progression de 16 % sur un an, à 6,9 milliards de mètres cubes, et la tendance s’est poursuivie en avril avec 17 % de hausse. La France est le premier acheteur européen, devant la Belgique et l’Espagne, avec un record atteint en janvier. Au premier semestre, l’Union a importé 9,89 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié depuis la seule usine Yamal, en hausse de 18 %, dont 3,6 millions de tonnes pour la France. Étude IEEFA, mai 2026 et Reuters, 13 juillet 2026.

Le calendrier officiel est pourtant clair : les contrats de court terme ont été interdits à partir d’avril 2026, les contrats de long terme courent jusqu’au premier janvier 2027, et l’interdiction complète des importations de gaz russe est fixée à l’automne 2027. Autrement dit, on annonce la fin, et on achète en volume en attendant la date. Pendant ce temps, les États-Unis deviennent en 2026 le premier fournisseur de gaz du continent et pourraient représenter jusqu’à 80 % des importations de gaz naturel liquéfié européennes en 2028, alors que leur gaz est la solution la plus chère pour l’acheteur européen.

Voilà la situation réelle, résumée en une phrase : l’Europe sanctionne la Russie, achète à la Russie des volumes records, et se fournit par ailleurs au prix le plus élevé possible auprès de son protecteur. Un ménage qui ferait cela serait jugé irresponsable. Un continent qui le fait appelle cela une politique de valeurs.

Le pragmatisme et la posture

Il existe une différence de nature entre ces deux attitudes, et elle ne porte pas sur la morale. Un négociant en énergie regarde trois choses : le prix, la sécurité de l’approvisionnement et la capacité de son industrie à tenir. Un responsable qui communique regarde ce que l’on dira de lui. Le premier achète du gazole russe parce que ses concitoyens ont besoin de rouler et que son adversaire a besoin de vendre : chacun y gagne, et personne n’a besoin d’être ami. Le second refuse de parler à Moscou, achète quand même, et paie plus cher en passant par un intermédiaire.

L’accord de vendredi a été conclu par téléphone, entre deux hommes qui se considèrent comme des adversaires et qui ont traité quand même. Aucun sommet, aucune déclaration commune, aucun communiqué sur les valeurs : un appel, un calendrier de livraisons, une licence du Trésor. C’est ainsi que se règlent les intérêts. La France a pratiqué cet exercice à un niveau qui a fait sa réputation : elle a produit la langue de la diplomatie, et il est utile de rappeler que le traité de Versailles de 1919 a été le premier grand traité international rédigé à la fois en français et en anglais, mettant fin à l’exclusivité du français.

La formule qui résume cette école est attribuée au général de Gaulle : les nations n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts. Elle vient en réalité de Lord Palmerston, qui écrivait en 1848 que les nations n’ont pas d’alliés et d’ennemis permanents, seulement des intérêts permanents. Peu importe l’auteur, la règle est la même, et elle vaut dans les deux sens : un pays qui n’a que des amis et pas d’intérêts finit par subir les décisions des autres.

Ce à quoi ressemblerait une politique souveraine

Elle ne consisterait pas à prendre parti pour Moscou ou pour Washington, mais à poser quatre questions simples et à publier les réponses. Combien coûte le mégawattheure ou la tonne de gazole selon l’origine, tous frais compris. Quels contrats de long terme protègent le prix payé par les ménages et les usines. Quelle part de notre approvisionnement dépend d’un pays capable de nous en priver en une décision. Et quelle industrie nous gardons pour ne pas dépendre intégralement des autres.

Sur ces quatre questions, la France a un atout qu’aucun autre pays du continent ne possède au même degré : une électricité majoritairement nucléaire, un taux d’indépendance énergétique de 62,7 %, le plus haut depuis 1970, et une exportation nette d’électricité. C’est un levier, et il s’emploie ou il s’use. Un pays qui possède ce levier et qui achète du gaz liquéfié russe en quantités record tout en affirmant qu’il rompt avec la Russie n’utilise pas son avantage, il se contente de le commenter.

Et vous, préférez-vous un pays qui négocie au prix le plus bas avec ses adversaires, ou un pays qui refuse de leur parler et paie la facture par un intermédiaire ?

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La rédaction de L’Esprit Français, journal indépendant d’actualité et d’analyses. Directeur de la publication : Jacques Bigote.

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