Les opérateurs de réseaux de transport de gaz de l’Union européenne ont publié, jeudi 8 octobre, leur perspective d’approvisionnement pour l’hiver 2026-2027. Le constat est inédit depuis quinze ans : au 1er octobre, les stockages souterrains de l’Union étaient remplis à 72 %, contre 83 % à la même date en 2025, selon l’ENTSOG, l’organisation des gestionnaires de réseaux. La campagne d’injection qui vient de s’achever est qualifiée de « difficile ». En volume, cela représente environ 74 milliards de mètres cubes, soit près de 811 térawattheures (TWh), contre environ 940 TWh un an plus tôt.
La France à 85 %, l’Allemagne à 59 %
La moyenne européenne masque des écarts considérables entre États membres. La France disposait d’environ 85 % de ses capacités remplies, tandis que l’Allemagne plafonnait à 59 %, toujours selon les chiffres cités par l’ENTSOG. L’Union visait 90 % au 1er novembre, un objectif écrit dans sa réglementation depuis la crise de 2022 ; la Commission européenne l’a assoupli, les États membres étant autorisés à viser 75 à 80 %.
Une dépendance déplacée, pas supprimée
Depuis la guerre en Ukraine, l’Europe a réduit sa dépendance au gaz russe acheminé par gazoduc en se tournant vers le gaz naturel liquéfié (GNL), transporté par navire puis regazéifié. Cette recomposition a fait des États-Unis le premier fournisseur du bloc, avec environ 60 % des importations de GNL de l’Union en 2026. La Russie reste toutefois son deuxième fournisseur, à environ 17 % des volumes importés, une situation en contradiction avec l’objectif affiché : Bruxelles prévoit de mettre fin aux contrats de long terme de GNL russe dès le début de l’année prochaine. « Il est crucial de commencer à remplir les stockages le plus tôt possible », plaidait déjà l’ENTSOG au printemps.
La crise tient aussi aux routes maritimes. La fermeture de fait du détroit d’Ormuz par l’Iran, par lequel transitait environ un cinquième du commerce mondial de GNL, et la frappe de drones iraniens contre le complexe qatari de Ras Laffan le 18 mars ont réduit l’offre disponible sur un marché mondial où les acheteurs asiatiques et européens se disputent les mêmes cargaisons.
Des réserves basses, pas encore une pénurie
L’organisation reste prudente sur la conclusion. Malgré ce point de départ dégradé, « les infrastructures gazières européennes demeurent suffisamment flexibles pour répondre à la demande », juge-t-elle, la capacité de regazéification du bloc atteignant environ 1 600 TWh sur une saison hivernale. Selon son scénario de référence, il faudrait importer près de 1 060 TWh de GNL pour couvrir l’hiver en conservant 30 % de remplissage fin mars 2027. La Commission estime de son côté qu’il n’existe pas de risque immédiat pour la sécurité d’approvisionnement, tout en prévenant que les prix pourraient être « très élevés ».
La réserve est sérieuse. L’ENTSOG avertit que, si la disponibilité du GNL demeure limitée, les stocks pourraient tomber nettement en dessous de 30 % à la fin de l’hiver. En cas d’hiver rigoureux conjugué à une rupture sur une voie d’importation majeure, le déficit pourrait atteindre 12 à 15 % de la demande, avec des difficultés plus marquées pour les pays enclavés d’Europe centrale et du Sud-Est, moins bien reliés aux terminaux côtiers.
Ce que cela coûte déjà
Le prix de référence européen du gaz, le TTF néerlandais, évoluait autour de 80 euros le mégawattheure début octobre, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis 2022. Combler le déficit de stockage par des importations supplémentaires plutôt qu’en réduisant la consommation coûterait environ 3 milliards d’euros, soit une prime de 12 % par rapport à l’an dernier, estime un rapport publié vendredi par l’IEEFA, un institut d’analyse indépendant. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a chiffré à 100 milliards d’euros le surcoût des énergies fossiles importées par l’Union depuis la fin février, « sans une seule molécule d’énergie en plus ».
En France, le prix repère du gaz a augmenté de 6,3 % au 1er octobre, après +5,6 % en août. La présidente de la Commission de régulation de l’énergie, Emmanuelle Wargon, estime que la facture moyenne 2026 pourrait dépasser d’environ 120 euros celle de 2025, le prix du gaz ayant progressé d’environ 30 % depuis le 1er janvier. C’est dans les mois les plus froids, en janvier et février, que le niveau des stocks deviendra déterminant.
Et la France dans tout cela ?
La France aborde l’hiver en meilleure position que ses grands voisins. Ses stockages figurent parmi les mieux remplis d’Europe, à environ 85 %, et ses capacités représentent près de 130 TWh, un peu moins d’un tiers de la consommation annuelle nationale. Elle n’en demeure pas moins exposée : elle importe la totalité du gaz qu’elle consomme, et son prix suit la référence néerlandaise, commune à l’ensemble du marché européen. Un hiver froid augmente la demande partout à la fois, ce qui pèse sur toutes les factures de la même manière.
À retenir
- Les stockages de gaz de l’Union européenne étaient remplis à 72 % au 1er octobre, contre 83 % un an plus tôt.
- La France affiche environ 85 % de remplissage, l’Allemagne seulement 59 %.
- Les États-Unis fournissent environ 60 % du GNL importé par l’Union ; la Russie reste le deuxième fournisseur, à environ 17 %.
- L’ENTSOG juge le système « suffisamment flexible », mais chiffre un déficit possible de 12 à 15 % en cas d’hiver rigoureux.
- Combler le déficit par des importations est estimé à 3 milliards d’euros de surcoût.
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