Aller au contenu
L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

De la surface des faits à la profondeur des idées

Abattement de 10 % des retraités : 4,6 milliards d’euros, dont près de 30 % aux 10 % les plus aisés

Graphique : gain fiscal de l'abattement de 10 % sur les pensions de retraite, par dixième de revenu déclaré par unité de consommation. France. 0,0 Md€ pour les quatre premiers dixièmes ; 0,2 ; 0,4 ; 0,7 ; 0,9 ; 1,1 ; 1,3 Md€ pour le dixième le plus aisé. Coût total 4,6 Md€, 8,4 millions de foyers bénéficiaires. Source : Conseil des prélèvements obligatoires, octobre 2024.

Le gouvernement cherche à faire porter un effort « inférieur à six milliards d’euros » aux retraités dans le budget 2027, et l’une des pistes est l’abattement de 10 % sur les pensions, en vigueur depuis 1977. Selon le Conseil des prélèvements obligatoires, cet avantage coûte 4,6 milliards d’euros par an : près de 30 % du montant va au dixième de ménages le plus aisé, et les quatre dixièmes les plus modestes n’en reçoivent rien. Aucun arbitrage n’est encore pris : les modalités doivent être tranchées au Parlement.

Ce qui est annoncé, et ce qui n’est pas décidé

Le Premier ministre Sébastien Lecornu a fixé le cadre dans un entretien au Figaro publié le jeudi 17 septembre 2026 : un effort budgétaire global d’« environ 54 milliards d’euros », un déficit ramené à 4,8 % ou 5 % du PIB, et, pour les retraités, un effort « inférieur à six milliards d’euros ». Les modalités — désindexation des pensions par rapport à l’inflation ou suppression d’un abattement — « seront décidées au Parlement », a-t-il précisé, en promettant qu’« aucune pension ne diminuera » (TF1 Info, 17 septembre 2026).

Le chiffrage vient de plus loin. Vendredi 11 septembre, le ministre des Comptes publics David Amiel, interrogé sur Sud Radio, a estimé que l’indexation de l’ensemble des retraites sur l’inflation coûterait « plus de 6 milliards d’euros l’an prochain » et que « ces 6 milliards, on n’a pas aujourd’hui le premier euro ». Il a posé la contrainte en termes de choix : maintenir à la fois l’indexation intégrale et l’abattement fiscal ferait, selon lui, « exploser le déficit » (franceinfo, 16 septembre 2026).

Trois précautions de lecture s’imposent. D’abord, le projet de loi de finances pour 2027 n’est pas déposé : le texte doit être présenté à la fin septembre et examiné jusqu’à la mi-novembre, avec le risque déjà rencontré en 2025 d’un budget adopté hors délai. Ensuite, aucune des pistes n’est chiffrée dans un texte : les montants cités sont des ordres de grandeur gouvernementaux. Enfin, une annonce de ministre n’est pas une décision : en 2025, la réforme de l’abattement des retraités avait été présentée comme acquise dans le projet de budget 2026, puis retirée du texte final.

Trois leviers sur la table, aucune mesure dans un texte

Levier examiné Ce qui est documenté Statut au 26 septembre 2026
Indexation intégrale des pensions sur l’inflation (règle posée par la loi depuis 2003) Coût annoncé : « plus de 6 milliards d’euros » en 2027 (ministre des Comptes publics) Piste d’y renoncer ou de la limiter ; arbitrage annoncé au Parlement
Sous-indexation ciblée des pensions Un seuil de 2 500 € bruts mensuels toucherait près de 15 % des retraités, un seuil de 3 000 € environ 8 % (données Drees citées par l’AFP) ; précédent de 2020, avec 0,3 % de revalorisation au-delà de 2 000 € Hypothèse de travail
Suppression partielle ou totale de l’abattement de 10 % sur les pensions 4,6 milliards d’euros (CPO, octobre 2024) ; 5,7 milliards d’euros pour 2025 selon le gouvernement Hypothèse de travail, la plus discutée
Hausse de la CSG sur les pensions Les retraités acquittent au maximum 8,3 %, contre 9,2 % pour les salariés (ministère du Travail) Évoquée, non chiffrée publiquement

Sources : entretien du Premier ministre au Figaro (17 septembre 2026), propos de David Amiel sur Sud Radio (11 septembre 2026), relevé de la presse (franceinfo, L’Express, TF1 Info, septembre 2026). Ce tableau décrit des annonces et des hypothèses, pas des dispositions adoptées.

Un abattement créé en 1977, devenu une dépense fiscale

Le dispositif est ancien. L’abattement de 10 % sur les pensions et retraites a été introduit en 1977 ; le débat parlementaire du 18 octobre 1977 le justifiait par « l’accroissement de la pression fiscale consécutive au départ à la retraite (…) ressenti comme une injustice » (Conseil des prélèvements obligatoires, note d’octobre 2024, p. 64). Il est aujourd’hui plafonné : 4 439 € par foyer fiscal pour l’imposition des revenus de 2025, avec un plancher de 454 € par pensionné, ces deux bornes suivant l’inflation (impots.gouv.fr, « Pensions de retraite »).

Deux points de méthode. D’une part, cet abattement ne se confond pas avec la déduction de 10 % pour frais professionnels des salariés : il ne correspond à aucun frais professionnel engagé et il est classé comme dépense fiscale dans les documents budgétaires — autrement dit, c’est un manque à gagner pour l’État, pas une dépense versée. D’autre part, il coexiste avec l’abattement forfaitaire réservé aux contribuables de plus de 65 ans ou invalides à revenus modestes, qui répond à une autre logique.

Surtout, le dispositif a déjà failli disparaître. Le projet de loi de finances pour 2026 (article 6) prévoyait de remplacer l’abattement proportionnel par un forfait de 2 000 € par retraité. La loi de finances promulguée le 19 février 2026 a supprimé cette mesure et conservé l’abattement de 10 % (Vie-publique.fr, loi de finances pour 2026). Le débat revient donc pour la deuxième année consécutive, après la recommandation du CPO en 2024.

4,6 milliards d’euros, dont près de 30 % au dernier dixième

Le chiffrage le plus détaillé disponible publiquement vient du Conseil des prélèvements obligatoires (CPO), dans une note d’octobre 2024 consacrée à l’égalité devant l’impôt sur le revenu. Coût global : 4,6 milliards d’euros, pour 8,4 millions de foyers dont le gain fiscal est effectivement positif, et une répartition qui suit presque strictement la moitié supérieure des revenus.

Dixième de revenu déclaré par unité de consommation Gain fiscal du dixième (Md€) Part du gain total
0 – 10 % 0,0 0 %
10 – 20 % 0,0 0 %
20 – 30 % 0,0 0 %
30 – 40 % 0,0 0 %
40 – 50 % 0,2 4 %
50 – 60 % 0,4 9 %
60 – 70 % 0,7 15 %
70 – 80 % 0,9 20 %
80 – 90 % 1,1 24 %
90 – 100 % 1,3 28 %
Total 4,6 100 %

Gain fiscal résultant de l’abattement de 10 % sur les pensions, par dixième de revenu déclaré par unité de consommation. France. Source : Conseil des prélèvements obligatoires, note « Conforter l’égalité des citoyens devant l’imposition des revenus », octobre 2024, tableau n° 11 (micro-simulation de la DG Trésor, échantillon FELIN 2019 vieilli avec les revenus de 2023). Les parts sont recalculées à partir des gains publiés ; les arrondis du document d’origine peuvent expliquer un écart d’un point.

Le document ajoute trois éléments qui n’apparaissent pas dans le tableau. Le gain moyen d’un foyer bénéficiaire est de 500 €, mais de 900 € dans le dernier dixième. Pour les foyers situés dans la tranche d’imposition la plus élevée, le gain effectif peut atteindre 1 855 € par an. Et le plafond d’abattement est atteint dès environ 3 425 € de pension mensuelle cumulée pour un couple.

Un second chiffrage, budgétaire cette fois, est disponible en open data sur data.economie.gouv.fr : la dépense fiscale n° 120401 (« abattement de 10 % sur le montant des pensions et des retraites ») y est évaluée à 4 339 millions d’euros en 2021 et 4 420 millions en 2022 et 2023, pour 14 748 524 foyers dans son champ en 2021 (jeu « Top 8 dépenses fiscales » de l’impôt sur le revenu, ministères économiques et financiers). Les deux nombres de foyers ne se comparent pas : le chiffrage budgétaire compte les foyers entrant dans le champ de l’abattement, la micro-simulation du CPO ne retient que ceux dont l’impôt est effectivement réduit. Le gouvernement retient de son côté une perte fiscale de 5,7 milliards d’euros en 2025 — un chiffrage annoncé oralement, d’un périmètre et d’un millésime qui ne sont pas documentés avec la même précision que les deux précédents.

Qui paierait, et qui ne paierait rien

La logique du dispositif commande la réponse : un abattement d’assiette ne réduit l’impôt que de ceux qui en paient un. Les quatre dixièmes les plus modestes n’apparaissent pas dans le tableau du CPO, non parce qu’ils seraient exclus du dispositif, mais parce qu’il ne leur procure aucun gain. Supprimer l’abattement ne leur coûterait donc rien — et ne leur rapporterait rien.

Pour les autres, l’effet dépend du niveau de pension et de la tranche d’imposition. Le CPO relève que, dans la tranche marginale la plus élevée, le gain peut atteindre 1 855 € par an ; la perte serait du même ordre en cas de suppression sèche. Pour un couple dont la pension cumulée dépasse 3 425 € par mois, l’abattement est déjà plafonné : la suppression ne changerait donc rien à la progression de l’avantage, mais retirerait la déduction entière.

Ces ordres de grandeur décrivent des situations types. Ils ne permettent pas de calculer l’impôt d’un foyer réel, qui dépend de l’ensemble de ses revenus, de sa composition et de ses autres déductions.

Le contrepoint : « mal ciblé » ne veut pas dire « cadeau aux plus riches »

Le dispositif est critiqué, mais la critique a des limites qu’il faut poser.

D’abord, l’avantage n’est pas massivement croissant vers le sommet. Rapporté au revenu déclaré, le gain atteint son maximum non pas dans le dernier dixième (5,2 ‰) mais dans le huitième (7,3 ‰) : le plafonnement de l’abattement écrase son poids relatif chez les ménages les plus aisés. C’est précisément l’argument de l’économiste Michaël Zemmour (université Lyon 2), cité par franceinfo le 16 septembre 2026 : supprimer l’abattement « épargnerait les retraités qui ne sont pas imposables », mais « cela n’a pas d’effet progressif, car l’abattement est plafonné » — la mesure toucherait surtout les retraités moyens imposables et pèserait peu sur les plus favorisés.

Ensuite, le niveau de vie des retraités pris dans son ensemble est meilleur que celui de la population générale : le taux de pauvreté des ménages comptant un retraité est de 8,7 %, contre 14,6 % pour l’ensemble des ménages (CPO, d’après la Drees). Le CPO s’appuie sur ce constat pour juger la justification « aider les personnes retraitées » trop générale. Cela ne dit pas que chaque retraité est à l’aise : les ménages composés de deux retraités sont à 3,9 %, si bien que la moyenne de 8,7 % recouvre nécessairement des situations plus dégradées, notamment chez les personnes seules, et les organisations de retraités font valoir l’effet d’une suppression sur les pensions moyennes et sur les femmes seules. L’UNSA Retraités, qui avait lancé dès 2025 une pétition contre la suppression de l’abattement, soutient que la mesure frapperait d’abord des retraités de la classe moyenne.

Enfin, le chiffrage budgétaire ne doit pas être confondu avec une dépense publique. Les 4,6 milliards d’euros du CPO sont un manque à gagner fiscal, pas un versement aux retraités : on ne peut pas leur opposer un « chèque » équivalent par foyer ni un coût administratif comparable à celui d’une aide versée.

Reste le constat central, qui n’est pas une opinion : l’abattement bénéficie en quasi-totalité à la moitié supérieure de la distribution des revenus, et la justification d’origine — une baisse de revenu au moment de la liquidation — a été jugée obsolète par le CPO depuis la mise en place du prélèvement à la source. Dans le même esprit d’examen des dépenses fiscales, L’Esprit Français a déjà passé au crible le crédit d’impôt recherche et ses résultats.

Ce que la comparaison ne permet pas de conclure

Trois affirmations circulent qu’il faut refuser de signer en l’état. Premièrement, aucun coût individuel certain : les 4,6 ou 5,7 milliards d’euros sont des agrégats, et aucun calcul fiable n’en déduit ce que perdrait un retraité donné. Deuxièmement, aucune économie constatée : tant que le projet de loi de finances n’est pas déposé, il n’existe ni mesure, ni vote, ni exécution. Troisièmement, aucune comparaison directe entre les chiffrages : 4,6 milliards (CPO, octobre 2024, revenus 2023), 4,42 milliards (évaluation budgétaire pour 2023) et 5,7 milliards (gouvernement, 2025) reposent sur des méthodes et des millésimes différents. La progression est documentée ; elle ne se mesure pas par une simple soustraction.

L’effort demandé aux retraités — « inférieur à six milliards d’euros » — est de l’ordre d’un neuvième de l’effort budgétaire total annoncé. La question qui suit n’est pas de savoir si la dépense est légale, mais qui la supporte, qui en bénéficie et ce que la France y gagne. Sur ce point précis, les pièces disponibles disent une chose simple : l’exception de 1977 est concentrée sur la moitié la plus favorisée des retraités, et les quatre dixièmes les plus modestes n’y ont jamais eu part.

Sources

Dossier fondé sur les documents budgétaires et institutionnels cités, sur la communication de la loi de finances pour 2026 et sur des déclarations gouvernementales rapportées par la presse en septembre 2026. Ces pièces n’établissent ni fraude, ni montant individuel reçu, ni décision adoptée. Aucune donnée postérieure au 26 septembre 2026 n’est mobilisée.

À lire aussi : « Budget 2027 : 54 milliards d’économies, l’effort porte sur les fonctionnaires et les retraités », « Prime d’activité : revalorisée de 50 euros en avril, elle « pourrait être gelée » en 2027 » et « Impôt progressif : la morale fiscale comme prédation ».

Les sujets de cet article

Continuer l’exploration

Dans la même rubrique

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L’ESPRIT FRANÇAIS

Partager cet article

Abattement de 10 % des retraités : 4,6 milliards d’euros, dont près de 30 % aux 10 % les plus aisés

WhatsApp Facebook X E-mail

Choisissez où le partager. Aucune publication automatique.

Le Journal, à portée de main

Retrouvez les actualités, les analyses et la bibliothèque dans une application légère, avec le même contenu que le site.

Installation facultative. Connexion Internet nécessaire. Aucune notification n’est activée par cette installation.