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L’Esprit Français

De la surface des faits à la profondeur des idées

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Sousceyrac : le chauffage public coupé, et la saison n’a pas commencé

Rue d'un village de pierre du Lot au crépuscule d'automne : une tranchée ouverte dans la chaussée laisse voir deux tuyaux de chauffage dont un tronçon sectionné, vapeur et étincelles autour de deux agents vus de dos ; trois habitants en manteaux observent, une fenêtre éclairée laisse voir un radiateur en fonte ; à droite la chaufferie au bois fume, bûchers empilés ; au-dessus des toits, un immense réseau de bronze pareil à un arbre dont une branche est sectionnée traverse les maisons.

La tranchée est restée ouverte plus d’une semaine : deux tuyaux d’acier calorifugés, dont un tronçon sectionné, attendent une pièce fabriquée sur mesure. À Sousceyrac-en-Quercy, 1 328 habitants du Lot, le réseau de chaleur au bois qui alimente la mairie, les écoles, la maison de retraite et des maisons privées ne tourne plus depuis la mi-octobre. Chez les abonnés sans autre chauffage, il fait 17 °C.

Le plan

  1. Une pièce sur mesure, et des jours de froid
  2. La saison ne s’ouvre que le 1er novembre
  3. Le tiers de la chaleur n’arrive jamais aux radiateurs
  4. Un tuyau, aucun secours pour 80 points de livraison
  5. Ce que le village dit du chauffage public

Une pièce sur mesure, et des jours de froid

« On se les gèle », résume un abonné. Un autre : « C’est inadmissible ! Pourquoi la fuite n’a-t-elle pas été détectée plus tôt ? Chez moi, il fait 17 °C, c’est insoutenable » (La Dépêche du Midi, 23 octobre). La mairie, sans moyen d’agir, renvoie les abonnés à son standard.

La chaufferie a été relancée de façon anticipée, et c’est à la remise en eau que la fuite est apparue. Tranchée ouverte le 15 octobre, pièce fabriquée sur mesure, reçue le 19, soudures commencées. Puis la pluie : « les conditions de sécurité n’étaient plus réunies », explique le Syded, le syndicat qui exploite le réseau. Remise en service annoncée pour la fin de semaine.

Sousceyrac n’est pas isolé : le calendrier du Syded décalait aussi Lacapelle-Marival au 21, Figeac au 22, Biars-sur-Cère entre le 21 et le 25. Quatre communes sur seize réseaux.

La saison ne s’ouvre que le 1er novembre

Le syndicat le dit lui-même : « la période contractuelle s’étend normalement du 1er novembre au 30 avril ». Le redémarrage de Sousceyrac était donc un service rendu à l’avance, accepté par les gros consommateurs, pas l’ouverture de la saison.

Conséquence : au moment où le froid arrive, le contrat de chaleur des abonnés n’a pas commencé. Aucun dédommagement n’est annoncé ; le syndicat présente « ses excuses aux usagers impactés ». Je le lis comme un aveu de méthode : rien n’était prévu si la réparation dépassait l’ouverture. Un calendrier qui commence le 1er novembre dans un pays où l’on chauffe dès la mi-octobre laisse chaque année une zone de risque sans contrepartie.

L’objection est sérieuse : une saison fixe permet de dimensionner la chaufferie et de tenir le prix, 151 euros TTC le mégawattheure en 2024, 139 pour les logements, dont 18 % de part fixe. Chauffer dès octobre coûterait à tous, y compris à ceux qui n’en ont pas besoin. Je l’accepte en partie. Ce que je conteste, c’est l’absence de repli quand le réseau a été lancé et qu’il casse.

Le tiers de la chaleur n’arrive jamais aux radiateurs

Les chiffres officiels du réseau, publiés par France Chaleur Urbaine, disent autre chose qu’une panne malchanceuse : 2,47 GWh produits, 1,54 livrés, un rendement déclaré de 62 %.

Chaleur 2024 sur le réseau de Sousceyrac, en GWh : produite, livrée, perdue

Production totale de chaleur 2024 : 2,47 GWh, dont 2,31 GWh de biomasse et 0,164 GWh de fioul domestique.2,47Produitechaufferie + fioul Livraisons totales de chaleur 2024 : 1,54 GWh, dont 1,36 GWh résidentiel et 0,185 GWh tertiaire.1,54Livréeaux abonnés Écart entre production et livraisons : 0,93 GWh, soit 38 % de la chaleur produite, pour un rendement déclaré de 62 %.0,93Perdueen route

Données 2024 du réseau de Sousceyrac (identifiant 4611C), déclarées par le maître d’ouvrage et publiées par France Chaleur Urbaine d’après les enquêtes Fedene et AMORCE pour le compte du ministère de la transition écologique. La perte est la différence entre production et livraisons, calcul de la maison : 2,47 moins 1,54, rapporté à 2,47.

Un réseau qui perd 38 % de sa chaleur n’est pas en bon état : c’est un réseau où la fuite est structurelle. La tranchée d’octobre n’est pas un accident, c’est l’état normal d’un ouvrage enterré qui fuit, rendu visible par le premier froid. Nos réseaux d’eau potable perdent un litre sur cinq (notre article du 1er octobre). Ici, plus d’un tiers, et personne ne relève de compteur de chaleur perdue dans la rue.

Un tuyau, aucun secours pour 80 points de livraison

Le réseau, 4 km de canalisations, est classé : depuis les lois de 2019 et 2021, ce classement est automatique pour les réseaux de service public à plus de 50 % d’énergies renouvelables. Dans le périmètre prioritaire, le raccordement devient obligatoire pour tout bâtiment neuf ou rénové au-delà de 30 kW (France Chaleur Urbaine, 617 réseaux, arrêté du 3 décembre 2024).

Autrement dit : on ne choisit pas toujours son chauffage, et une fois raccordé, on dépend d’une conduite, d’un exploitant et d’un stock de pièces. La puissance installée atteint 2,80 MW, dont 1,60 MW au fioul contre 1,20 MW de biomasse.

Puissance installée en 2024, en mégawatts : le secours pèse plus lourd que le bois

Puissance installée au fioul domestique : 1,60 MW, soit 57 % des 2,80 MW du réseau.1,60Fiouldomestique Puissance installée en biomasse solide : 1,20 MW, soit 43 % des 2,80 MW du réseau.1,20Biomassesolide

Mêmes données 2024. Le fioul sert de secours et de pointe ; il produit 164 MWh sur les 2,47 GWh de l’année, contre 2,31 GWh pour le bois. Taux d’énergies renouvelables et de récupération déclaré : 94,6 %.

Une question reste sans réponse : la maison de retraite est chauffée par ce réseau. A-t-elle un secours depuis le 15 octobre ? Le Syded n’a pas répondu, la mairie renvoie au syndicat. Je ne l’affirme pas, je constate le silence.

Ce que le village dit du chauffage public

Le Lot compte seize réseaux de chaleur, gérés par un syndicat né en 1996 pour les déchets, 280 salariés, l’énergie ajoutée à ses compétences (La Dépêche du Midi, 22 octobre). Le modèle a des mérites : du bois local au lieu d’une cuve de fioul à 1 569 euros de plus cet hiver, un stère garanti par personne (notre article de ce matin, notre enquête du 21 octobre).

Mais un village qui dépend d’un seul tuyau de 4 km pour 80 points de livraison n’a aucune redondance. Une pièce à fabriquer, trois jours de pluie, et des maisons passent la semaine à 17 °C. Ce n’est pas un procès du public contre le privé : c’est la souveraineté à l’épreuve du choc. Qu’est-ce qui casse si le tuyau casse ? Qui décide vite ? Où est le plan B ? Ici, il n’y en a pas.

Motion design de l’Ademe, 3 minutes. À observer : le trajet de l’eau chaude jusqu’au radiateur, et ce qu’elle ne montre pas, l’état d’un tuyau enterré après 15 hivers.

Opinion de la maison, pas un fait. Je ne crois pas que le chauffage public soit le coupable. Ce qui me gêne, c’est d’avoir bâti une autonomie de village sur une conduite unique, sans secours, puis d’expliquer la panne par la pluie. Une collectivité qui chauffe ses administrés doit dire ce qu’elle fait quand elle ne peut plus, avec des dates, pas des excuses.

À retenir

  • Réseau de chaleur bois à l’arrêt depuis la mi-octobre, 17 °C chez les abonnés.
  • Saison contractuelle du 1er novembre au 30 avril : la panne tombe avant l’ouverture, sans dédommagement.
  • 2,47 GWh produits en 2024 pour 1,54 GWh livrés, soit 38 % de chaleur perdue.
  • 80 points, 4 km, un exploitant, un secours fioul plus puissant que la chaudière bois.

Et chez vous ? Si votre commune est raccordée à un réseau de chaleur, savez-vous qui décide en cas de panne, et combien de temps vous pouvez rester sans chauffage ?

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