À Saint-Malo, l’eau du robinet est devenue une denrée comptée. Le 19 octobre, la préfecture d’Ille-et-Vilaine a annoncé que les restrictions restaient pleinement applicables. Depuis la mi-août, le département est au niveau « crise » de sécheresse, le plus élevé. Les habitants ont réduit leurs usages de façon marginale. L’État le dit sans détour : « aucune baisse sensible de la consommation d’eau des particuliers n’a été constatée ».
Le même jour, le syndicat d’eau du pays de Saint-Malo parle d’« urgence d’une mobilisation collective ». Les barrages de la Chèze et de l’amont de la Vilaine baissent vite. Leur remplissage de cet hiver décidera si l’eau coule encore au début de 2027. Et la Route du Rhum s’ouvre dans la même ville, avec des centaines de milliers de visiteurs attendus.
Voici ce que je veux regarder, dans l’ordre. Ce que dit exactement l’État. Ce que représentent 40 litres par jour. Qui décide et qui paie. Puis ce que cette sécheresse révèle de notre façon de gérer l’eau.
Ce que l’État écrit le 19 octobre
Les faits sont documentés et datés. Le département est passé en crise sécheresse au mois d’août. Les relevés de l’Office français de la biodiversité (OFB) placent les cours d’eau à leur plus bas niveau pour un mois de septembre depuis 2012. C’est le début de ce type de mesure. Les nappes souterraines sont au niveau le plus faible enregistré depuis 2007.
Dans le nord du département, les pluies récentes ont amélioré la situation « temporairement », selon la préfecture. Dans le pays de Saint-Malo, elle reste « particulièrement critique ». Sur le reste du département, les réserves des barrages de la Chèze et de l’amont de la Vilaine « diminuent rapidement ». Le service public de l’eau Eau du Pays de Bretagne (EPB) mesurait 10,6 millions de m3 stockés au 14 septembre, soit 49 % de remplissage. C’est 0,7 million de m3 de plus qu’à la même date en 2022. Mais la vidange va plus vite que la moyenne des 10 dernières années.
La consommation domestique et industrielle a encore augmenté de 6,4 % en août dans ce même territoire. La préfecture rappelle un chiffre qui commande tout le reste : les particuliers représentent 70 % de la consommation totale d’eau potable du département. Je l’ai déjà écrit le 1er octobre : la sécheresse ravitaille déjà 81 300 Français à la citerne, et le réseau lui-même devient le sujet.
40 litres par jour, quand la moyenne est de 145
Le chiffre qui circule dans le pays de Saint-Malo est celui du volume « santé ». Ce n’est pas un quota légal. C’est la cible que le syndicat des eaux prépare pour ses habitants : 40 litres par personne et par jour à la maison, 10 litres au travail ou à l’école. Ce volume couvre strictement boire, cuisiner et se laver. Les usages de loisir, piscines, lavage de voitures, nettoyage des murs et des terrasses, sont suspendus.
Pour situer, la consommation moyenne d’un habitant en France était de 145 litres par jour en 2023, selon l’Observatoire des services publics d’eau et d’assainissement publié par Eaufrance. Passer de 145 à 40 litres, c’est demander aux habitants de diviser leur consommation par 3,6, soit une baisse de 72 %.
Eau potable par personne et par jour
En litres. Moyenne nationale 2023 (Eaufrance) et cible dite « volume santé » annoncée dans le pays de Saint-Malo.
Source : Eaufrance, Observatoire des services publics d’eau et d’assainissement, données 2023 ; cibles communiquées par le syndicat des eaux du pays de Saint-Malo (ici.fr, août 2026). Calcul de l’écart : rédaction.
Ce n’est pas la même eau dont on parle selon les sources. Les 145 litres comptent tout : lessives, chasses d’eau, jardin, voiture. Les 40 litres ne couvrent que le corps et la cuisine. La comparaison n’est donc pas parfaitement symétrique, et je préfère le dire. Elle donne quand même l’ordre de grandeur de l’effort demandé.
Qui décide, et sur qui l’effort repose
La restriction vient d’un arrêté préfectoral, pris au titre du code de l’environnement. Un contrevenant s’expose à une contravention de 5e classe (article R.216-9 du code de l’environnement). Le détail des règles par commune est public sur Vigieau. La décision est donc celle de l’État, dans le département, pas celle des communes ni des habitants.
Qui paie ? Les particuliers d’abord, puisqu’ils pèsent 70 % de la consommation du département. Les industriels, eux, voient leurs usages réduits de 25 %, avec possibilité d’interdiction par le préfet, selon le syndicat Eau du Pays de Bretagne. La préfecture note d’ailleurs que leurs besoins ont baissé par rapport aux années précédentes. Je ne conclus pas que les industriels sont épargnés : je constate que l’effort demandé aux robinets domestiques, lui, se compte en dizaines de litres par jour.
L’objection la plus forte est simple, et je veux la poser avant de conclure. Un préfet ne fabrique pas la pluie. Quand les nappes sont au plus bas depuis 2007, restreindre les usages est le seul levier immédiat. Certes. Mais une limite apparaît vite : la restriction dit ce qu’il est interdit de faire, elle ne dit pas ce que la ressource peut porter. Mon jugement est que l’effort demandé aux habitants finira par être refusé. Il ne tient que s’il est accompagné d’un chiffre public : le volume total disponible et sa répartition entre les usages.
Il y a un second niveau de décision, plus discret. Le réseau, les barrages, les interconnexions entre communes relèvent des syndicats d’eau et des collectivités. Ce sont eux qui décident où l’on pompe, qui réparent les fuites et qui préparent les plans d’urgence. Quand un département manque d’eau, la question n’est pas seulement « combien il pleut », mais « qui pouvait anticiper, et pourquoi ne l’a-t-on pas fait ».
Ce que la sécheresse révèle de notre gestion
La Bretagne passe pour une région arrosée. Elle est aujourd’hui l’une des plus exposées. Le pays de Saint-Malo ne dispose plus que de réserves très entamées, et le syndicat parle d’une situation plus grave qu’en 2022. Les Côtes-d’Armor voisinent le même seuil : la presse locale rapporte un « risque sérieux de rupture » et des coupures possibles dès le mois de novembre.
La cause immédiate est connue : déficit de pluie depuis le printemps, températures élevées, évaporation, consommation en hausse pendant les canicules. La cause profonde est structurelle. Un barrage ne se remplit pas en été. Il se remplit entre novembre et mars. Si l’hiver ne recharge pas, aucune restriction d’été ne suffira. La préfecture le dit explicitement : la reconstitution hivernale « sera déterminante pour sécuriser l’approvisionnement en eau dès le début de l’année 2027 ».
Cette logique devrait orienter les décisions publiques bien avant l’été. Or les restrictions arrivent quand le stock est déjà bas. Le sujet n’est pas de savoir si les habitants doivent faire un effort, ils le doivent. Le sujet est de savoir pourquoi un territoire de 35 communes dépend de deux réserves et d’un cours d’eau qui peut s’assécher.
Le rivage des jerricans et le village de la course
L’image de cette semaine se passe à Saint-Malo. D’un côté, selon le syndicat des eaux, un tiers de la population a déjà vécu 3 jours du plan ORSEC sécheresse, c’est-à-dire vivre avec 2 jerricans d’eau à la maison. L’usine de Beaufort alimente 35 communes le long de la baie du Mont-Saint-Michel et de la vallée de la Rance. Elle ne reçoit plus son eau d’un cours d’eau à sec. De l’autre, la Route du Rhum s’ouvre et la ville attend des centaines de milliers de visiteurs. La même commune doit accueillir une fête nautique et apprendre à ses habitants à compter les litres.
Personne ne propose d’annuler la course, et je ne le propose pas non plus. Mais l’écart mérite d’être regardé en face. Le 19 octobre, la préfecture a aussi rappelé que le nettoyage des tombes restait interdit avant la Toussaint, sauf à l’eau de pluie récupérée. Voilà où nous en sommes : on interdit de laver une tombe et on prépare des centaines de milliers de visiteurs. Ce n’est pas une contradiction morale, c’est le signe d’une gestion qui traite les usages un par un, sans jamais dire quel volume total la ressource peut porter.
Je retiens 3 choses. L’eau potable n’est plus un sujet rural ni estival : elle devient une contrainte de ville, en Bretagne, en octobre. Les habitants sont la principale réserve d’économie, et on leur demande un effort considérable sans leur dire comment le tenir dans la durée. Enfin, la décision reste très centralisée : un arrêté préfectoral fixe ce que chacun peut faire, alors que la capacité du réseau relève des collectivités.
La question que je vous pose : accepteriez-vous, chez vous, de passer à 40 litres d’eau par jour si le préfet l’exigeait ? Ou demanderiez-vous d’abord que l’on explique où passe le reste des 145 litres ?



