Le Monde l’écrit ce matin ; la Cour des comptes le disait en 2023, le Haut Conseil pour le climat en avril 2026 : la gestion de l’eau bute sur un manque de connaissances. Le chiffre, lui, est publié : 23 % des volumes d’eau agricoles inscrits à la banque nationale des prélèvements sont des estimations forfaitaires, pas des mesures. Un quart de l’eau qui arrose les champs français n’est pas mesuré, il est déclaré de mémoire. Or c’est sur ce chiffre qu’un préfet ferme une vanne.
- Ce que l’État sait
- Ce qu’il ne mesure pas
- Quand l’eau manque, le tour d’eau se fait sur ce qui est compté
- Trois intérêts, et un seul chiffre
- Ce que je crois
Ce que l’État sait
Le service statistique du ministère publie chaque année le compte des prélèvements d’eau douce : 29,4 milliards de mètres cubes en 2023, hors hydroélectricité, un volume presque identique à celui de 2022. La répartition est connue : 45 % pour le refroidissement des centrales électriques, 20 % pour les canaux de navigation, 18 % pour l’eau potable, 10 % pour l’agriculture, 7 % pour les autres activités.
À lire ces parts, l’agriculture pèse peu. C’est une illusion de comptabilité : le refroidissement et les canaux restituent presque toute l’eau au milieu, l’irrigation l’évapore ou la laisse dans la plante. En eau réellement consommée, le Haut Conseil pour le climat compte 58 % pour l’agriculture au niveau national, jusqu’à 81 % dans le bassin Adour-Garonne. L’État sait donc où va l’eau, quel usage décide de l’étiage, et que l’irrigation a progressé de 8 % depuis 2008 quand le volume total reculait de 16 %.
Où va l’eau prélevée en France
29,4 milliards de m³ prélevés en 2023, hors hydroélectricité, par usage. Survolez une barre pour le détail.
Ce qu’il ne mesure pas
Le reste est déclaratif. En 2023, 23 % du volume agricole inscrit à la Banque nationale des prélèvements quantitatifs en eau est une estimation forfaitaire, calculée sur les hectares irrigables : 21 % en 2022, 29 % en 2021. La banque ne retient que les usagers assujettis à la redevance, laisse dehors les ouvrages sous le seuil de la redevance, ne dit rien des volumes réellement consommés et travaille au pas annuel, quand l’arbitrage se joue à la décade.
Le Haut Conseil pour le climat ajoute ce que la statistique ne peut pas corriger : les forages non déclarés et les prélèvements illégaux n’y figurent pas. La Cour des comptes le disait dès 2023, dans son rapport sur la gestion quantitative de l’eau : « Les prélèvements d’eau opérés par l’ensemble de la population restent mal connus », la banque « comporte des incohérences ». Sa phrase la plus dure reste vraie : « Les mesures de gestion des crises successives tiennent lieu de stratégie. »
Quand l’eau manque, le tour d’eau se fait sur ce qui est compté
L’outil n’a pas changé : l’arrêté préfectoral. En 2023, près de 10 % du territoire métropolitain était déjà restreint fin mai, et plus d’un tiers entre mi-juillet et fin octobre. Cette année, elle ne s’est pas rétablie : au 15 octobre, 68 % des points d’observation du réseau piézométrique sont sous les normales mensuelles et 74 % baissent encore, alors que la recharge devrait commencer. La restriction est devenue l’état ordinaire d’une partie du pays, comme le montrait déjà le bulletin des nappes au 1er octobre.
Elle tombe d’abord sur des usagers dont le compteur est relevé, et sur des communes qui ne peuvent pas vérifier ce que leurs voisines agricoles ont prélevé. À Saint-Malo, 160 000 habitants dépendent d’un robinet menacé de coupure en décembre ; à Pontarlier, l’eau ne tient plus qu’à un puits et 2 500 m³ de marge par jour. Dans les deux cas, la collectivité paie une insuffisance qu’aucun chiffre ne lui permet de contester.
Trois intérêts, et un seul chiffre
Chacun a intérêt à un récit différent, et il faut le dire sans prêter de dessein à personne. Les agences de l’eau et les gestionnaires ont intérêt à la mesure : redevance, police et planification reposent sur des volumes. Une partie du monde agricole a intérêt à la discrétion : le volume déclaré devient l’assiette de la redevance et la base de l’autorisation ; Le Monde parle de réticence, pas de fraude. Les communes, elles, ont intérêt à un chiffre partagé : elles subissent l’arrêté sans négocier le volume.
Aucun de ces intérêts ne prouve une intention. Tous expliquent pourquoi le débat tourne en rond : le ministre annonce une politique, le préfet signe un arrêté, l’agriculteur déclare une surface, et personne, dans la chaîne, ne peut dire ce qui est réellement sorti de la nappe en août.
Ce que je crois
La France n’a pas un problème de lois : elle a des arrêtés, une police de l’eau, des redevances. Elle a un problème de mesure. Partager une ressource commence par compter ce qu’on en retire, par ouvrage et par mois. La déclaration annuelle efface le pic d’août, et le seuil de redevance laisse hors statistique des dizaines de milliers de petits prélèvements.
Je ne demande pas un fichier de plus. Je demande que le volume qui fonde une interdiction soit un volume mesuré, publié et opposable : compteur télérelevé par point de prélèvement, publication annuelle des volumes par exploitation et par bassin, seuil abaissé pour les ouvrages agricoles. Une commune qui connaît son captage peut décider et négocier. Un ministère qui ignore les volumes ne peut qu’interdire, et l’interdiction générale est la forme la plus commode de l’impuissance.
- 23 % des volumes agricoles enregistrés en 2023 sont des estimations forfaitaires (29 % en 2021, 21 % en 2022).
- L’agriculture représente 10 % des prélèvements mais 58 % de l’eau réellement consommée en France, jusqu’à 81 % dans le bassin Adour-Garonne.
- La banque nationale ignore les ouvrages sous le seuil de la redevance, les forages non déclarés et les prélèvements illégaux.
Le partage de l’eau est présenté comme un arbitrage entre usages. C’est d’abord un arbitrage entre une mesure et une déclaration. Tant que le volume qui fonde l’interdiction est déclaré par celui qui la subit, la décision repose sur la parole la moins vérifiable du circuit. La souveraineté sur l’eau se joue dans un compteur qu’on relève ou qu’on ne relève pas.
Opinion de la maison, pas un fait.



