L’Autorité de la concurrence a ordonné le 21 octobre à Orange de suspendre son déploiement de fibre à Mayotte, dans l’attente d’une décision au fond. L’opérateur a lancé son réseau en mars 2025 dans 5 des 17 communes, les plus denses et rentables, deux mois après que le Département-Région avait confié tout le territoire à Mayotte THD. Deux réseaux pour 323 153 habitants, 55 millions d’euros d’État gelés, et 12 communes qui risquent de rester sans fibre.
- Ce que l’Autorité reproche à Orange
- Deux réseaux pour une île
- Là où se concentrent 70 % des recettes
- Les 55 millions que l’État ne verse pas
- Ce qu’Orange répond
- Ce que cela change pour les Mahorais
- Ce qui reste ouvert
Ce que l’Autorité reproche à Orange
La décision 26-MC-03 prononce des mesures conservatoires sur le fondement de l’article L. 464-1 du code de commerce, après saisine de Réunicable et de Mayotte THD en novembre 2025, puis du Département-Région en mars 2026. L’Autorité juge le comportement d’Orange « susceptible de constituer un abus de position dominante », au sens de l’article 102 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne et de l’article L. 420-2 du code de commerce, et constate une « atteinte grave et immédiate » aux plaignants et aux consommateurs mahorais (décision 26-MC-03).
Trois injonctions : suspendre le déploiement et le démarchage des opérateurs hors des zones déjà couvertes ; remettre à l’Arcep et au Département un état des lieux des installations et un rapport sur le réseau cuivre ; garantir à Mayotte THD l’accès au génie civil qu’Orange contrôle.
Deux réseaux pour une île
Le 14 décembre 2024, le cyclone Chido détruit les trois quarts des infrastructures aériennes du réseau cuivre, soit 80 % du réseau d’Orange. L’opérateur renonce à reconstruire ce cuivre, promis à la fermeture en 2030, et le remplace par la fibre dans 5 communes, avec 27 771 prises prévues d’ici 2030, sur ses fonds propres. Mais le 14 janvier 2025, le Département-Région a signé une délégation de service public avec Réunicable, dont Mayotte THD est la filiale, pour couvrir les 17 communes. Orange avait soumissionné et perdu. L’Arcep classe Mayotte en « zone moins dense d’initiative publique » : les revenus attendus ne couvrent pas les coûts, le déploiement repose sur l’argent public du Plan France Très Haut Débit, avec péréquation entre communes.
Là où se concentrent 70 % des recettes
Les 5 communes choisies par Orange pèsent près de 70 % des recettes attendues du réseau public, selon l’estimation de Mayotte THD citée dans la décision. Ces recettes devaient financer les zones moins denses. Les 12 autres communes abritent 42 % de la population et des entreprises, et risquent d’être durablement privées de fibre.
Ce que pèsent les 5 communes dans le réseau public
Part des recettes attendues et part de la population, en %
Le basculement est déjà commercial : aucun opérateur n’a souscrit à l’offre de gros de Mayotte THD, tandis qu’Orange OC et SRR (SFR) sont devenus clients du réseau d’Orange. La DSP perdrait environ 60 % de ses recettes de gros.
Les 55 millions que l’État ne verse pas
L’Agence nationale de la cohésion des territoires a suspendu l’instruction du dossier, le double déploiement allant contre les objectifs du Plan France Très Haut Débit. La subvention de 55 millions promise par l’État est gelée, et le Département ne peut pas la remplacer. Dans sa délibération de mai, la collectivité chiffrait 36 % à 45 % de recettes en moins, jusqu’à 97 millions d’indemnité en cas de superposition totale et plus de 200 millions de surcoût public. Ces chiffres sont les siens, pas ceux de l’Autorité. Un financement annoncé n’est pas un financement versé, comme l’a déjà montré le fonds anti-pillage de 15 millions annoncé par la Région.
Ce qu’Orange répond
Orange conteste une décision « infondée du point de vue du droit » qui « porte atteinte à la liberté d’entreprendre ». L’opérateur affirme avoir posé plus de 15 000 prises sur fonds propres, sans subvention, « dans un contexte d’urgence après le passage du cyclone Chido », avec plusieurs milliers de clients connectés, et prévient que la sous-traitance locale sera « immédiatement fragilisée » (Outre-mer La 1ère). Il annonce un appel et continue de commercialiser l’existant.
Ce que cela change pour les Mahorais
Dans les 5 communes, rien ne se coupe : les abonnés restent raccordés. Dans les 12 autres, la fibre dépend de la convention de 55 millions et de la capacité de la DSP à vivre sans clients de gros. Sinon, ces communes resteront sur le cuivre, dont la fermeture est prévue en 2030 partout en France, comme l’a montré la panne du réseau Orange du 21 octobre. Or la fibre conditionne l’accès aux services de santé, d’école et d’administration, insiste la décision. Mayotte compte 323 153 habitants au 1er janvier 2026 (Insee), et l’écart se creuse entre communes branchées et communes oubliées, au moment où l’État ravitaille encore des communes isolées de Guyane par les fleuves (notre article).
Ce qui reste ouvert
L’abus n’est pas établi : l’Autorité tranchera au fond, et Orange peut demander la levée de l’injonction en cas de retard du réseau public, d’accord de co-déploiement sur toute l’île ou d’ajustement de la DSP. Un seul réseau coûterait moins cher au contribuable. Rien ne garantit un accord, et l’appel ouvre des mois pendant lesquels les 12 communes attendront.
Une délégation signée pour 17 communes, 5 fibrées par un autre, un régulateur qui suspend la course sans dire qui paiera le reste : la question n’est pas technique. Dans un territoire où l’État a promis la fibre à tous, la part qui ne rapporte rien doit-elle être payée par le budget public, par les communes rentables, ou par l’opérateur qui veut couvrir l’île ?
Ce qu’il faut y regarder : ce qu’est une prise raccordable, et pourquoi l’opérateur veut continuer à vendre celles qu’il a posées. Vidéo publiée par Orange Réunion : elle montre l’installation, pas le conflit.



