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De la surface des faits à la profondeur des idées

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À La Réunion, l’essence coûte moins cher qu’en métropole : l’île a quand même brûlé

À l'aube, devant la carcasse calcinée d'un restaurant de restauration rapide, un élu portant une écharpe tricolore s'adresse à des habitants ; derrière des barrières, un cordon de policiers et de gendarmes en uniforme bleu nuit ; au centre, un totem de station-service penché et arraché ; au loin, la fumée, un hélicoptère et la silhouette d'un volcan.

Le McDonald’s de Moulin Joli, à La Possession, a brûlé vers 4 heures du matin, dans la nuit du samedi 17 au dimanche 18 octobre. Le bâtiment s’est effondré, et quarante-cinq salariés sont au chômage technique. La même nuit, un supermarché de Saint-Denis a été pillé, un institut de manucure a flambé au Port, et la façade de la brigade de gendarmerie de Bras-Fusil a été endommagée à Saint-Benoît (Outre-mer La 1ère, 18 octobre).

Pendant ces nuits, le litre de sans-plomb à La Réunion valait 2,00 €. En métropole, la moyenne relevée le 29 septembre était de 2,18 €. Le gazole réunionnais coûtait 1,80 €, contre 2,40 €. La révolte est donc partie d’un litre moins cher qu’ailleurs.

Le litre réunionnais est un prix administré

À La Réunion, le carburant n’est pas un prix de marché. Il est fixé chaque mois par arrêté préfectoral, à partir de la moyenne des cotations internationales sur 15 jours ouvrés, et s’applique comme un prix maximum dans toutes les stations (préfecture de La Réunion, prix d’octobre). L’arrêté 2026-1715 a fait passer le sans-plomb de 1,83 € à 2,00 €, soit 17 centimes et 9,29 % de hausse, et le gazole de 1,68 € à 1,80 €, soit 12 centimes et 7,14 %. La préfecture l’explique par les cotations, plus 22 % pour le sans-plomb et plus 14 % pour le gazole.

Ce mécanisme a une conséquence politique que l’on sous-estime. Un prix administré protège : c’est lui qui maintient le litre réunionnais 18 centimes sous la moyenne métropolitaine du sans-plomb et 60 centimes sous celle du gazole. Mais il désigne aussi un responsable. Quand le prix monte, il n’y a pas de marché à accuser : il y a un préfet qui a signé, un État qui a calculé, et une date, le 1er du mois. Dans un territoire où l’État fixe le prix, l’État devient le visage de la vie chère. La métropole a franchi les 2 € le litre le 1er mai, l’île seulement le 1er octobre.

Ce que la préfecture a répondu sur les stocks stratégiques

Le 7 octobre, Sébastien Lecornu annonce la mise sur le marché de 10 millions de barils de gazole issus des stocks stratégiques, avec une baisse attendue de 12 à 18 centimes par litre dès le 1er novembre, sur trois mois (Les Échos, 8 octobre ; Le Figaro, 12 octobre). Environ 10 € par plein, promet Matignon aux automobilistes de l’Hexagone.

Interrogée par Imaz Press, la préfecture de La Réunion a répondu le 13 octobre : « Il n’y aura pas de libération d’une fraction des stocks stratégiques de carburants pour La Réunion. » Trois raisons : le territoire « n’est pas interconnecté aux stocks stratégiques nationaux » ; son propre stock « a vocation à être mobilisé pour répondre à une situation de pénurie, au regard de l’isolement géographique de l’île » ; et « les prix du carburant à La Réunion sont régulés, la mobilisation de nos stocks stratégiques n’aurait donc aucun impact sur le prix » (Imaz Press, 13 octobre).

Le raisonnement est cohérent : l’instrument national corrige un marché, il ne peut rien sur un prix plafonné. La Réunion est donc protégée du marché et exclue de l’outil qui sert à le corriger, au moment où cet outil est présenté comme la réponse à la vie chère.

Deux litres, deux logiques : La Réunion et l’Hexagone fin septembre 2026
Prix maximum réglementé à La Réunion au 1er octobre 2026, moyenne des prix relevés en métropole au 29 septembre 2026. Survolez ou touchez une barre pour le détail et la nature du prix.

sans-plomb, La Réunion 2,00 € sans-plomb, métropole 2,18 € gazole, La Réunion 1,80 € gazole, métropole 2,40 €

Deux natures de prix : un plafond administratif d’un côté, une moyenne de relevés de l’autre. L’écart est de 18 centimes sur le sans-plomb et de 60 centimes sur le gazole, à l’avantage de l’île.

Le panier, lui, n’est pas administré

Un litre à 2,00 € n’a pas le même poids pour tout le monde. À La Réunion, 36,4 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 15,9 % dans l’Hexagone, (Insee, pauvreté 2023).

Le carburant est le seul poste que l’État tient à la main, donc le seul dont il répond directement. L’alimentation, le logement, les transports, personne ne les plafonne. Une île où plus d’un habitant sur trois est pauvre paie son panier 37 % plus cher qu’en métropole (Insee, comparaison des prix), et se voit expliquer qu’elle bénéficie d’un litre avantageux. La colère du 17 octobre ne portait pas sur un centime de gazole : elle portait sur un budget entier, dont le carburant est devenu le drapeau parce que c’est le seul prix que l’État signe.

La nuit du 17 au 18 octobre, commune par commune

Le bilan de la préfecture est précis : en zone police, 120 fonctionnaires mobilisés et 9 blessés ; en zone gendarmerie, 99 militaires engagés et 2 blessés ; 18 personnes interpellées, dont des mineurs. Des groupes cagoulés s’en sont pris aux forces de sécurité et aux secours, avec des pillages à Saint-Denis, au Port et à Saint-Pierre.

À Saint-Pierre, 300 personnes ont défilé le matin selon les organisateurs, puis des barrages filtrants ont été installés et des jets de galets ont fusé ; Alliance Police dénonce des sapeurs-pompiers visés par des jets de pierres. À La Possession, le maire Érick Fontaine évoque « une centaine d’individus » cagoulés et un incendie déclenché « juste après le repli des policiers et des gendarmes » (Outre-mer La 1ère).

Un point de chronologie compte pour la suite. Le quartier de Moulin Joli, où se trouve le McDonald’s, était déjà sous couvre-feu pour les mineurs de moins de 16 ans non accompagnés, de 20 heures à 3 heures, depuis le 14 octobre et jusqu’au 2 novembre (Zinfos974, 18 octobre). Le couvre-feu n’a donc pas été la réponse à l’incendie : il existait avant, et l’incendie a eu lieu dedans.

Un maire, un préfet et 219 agents

« On a été livrés à nous-mêmes de 22 heures à 3 heures du matin », dit Érick Fontaine, qui raconte deux appels au préfet dans la nuit, une police municipale à deux véhicules et six agents pour tenir une ville, et réclame des renforts « aujourd’hui, demain, après-demain ».

Les syndicats disent la même chose autrement. Unité SGP Police Réunion dénonce des collègues à « 20 heures de vacation sans discontinuer, sans repas ». L’UNSA Police 974 évoque « une dizaine de collègues blessés », dont deux atteints par des éclats de verre dans les yeux, et des « scènes de guérillas urbaines ». Alliance Police réclame des renforts et des « véhicules de maintien de l’ordre récents puisque notre parc automobile est très vétuste », avant cette phrase : « Il faut arrêter de croire que La Réunion c’est ce paysage de carte postale » (Outre-mer La 1ère).

Les chiffres rendent la géographie du dispositif lisible : 219 agents déployés le samedi, 270 le dimanche, pour une île de 896 200 habitants au 1er janvier 2025 (Insee), soit environ 24 agents pour 100 000 habitants le jour des heurts. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a déclaré : « Je prends ma part de responsabilité » (Imaz Press, 20 octobre).

Sept gardes à vue, quatre déférés

La suite judiciaire est minuscule à l’échelle de la nuit. Le parquet a annoncé sept gardes à vue entre samedi et dimanche et quatre déferrements lundi : trois pour entrave à la circulation, un pour participation à un attroupement avec le visage dissimulé après sommation. Au niveau national, le ministère de l’Intérieur comptait dimanche près de 2 400 interpellations et près de 1 000 policiers et gendarmes blessés, dont sept gravement (notre récit du 19 octobre).

Je n’y vois pas un scandale : les parquets décident sur pièces, et une interpellation n’est pas une condamnation. Mais l’écart dit quelque chose. La doctrine annoncée à Paris, la qualification en « criminalité organisée », suppose des enquêteurs, des heures de garde à vue et des magistrats disponibles. À La Réunion, elle a produit quatre comparutions. Une commission d’enquête parlementaire sur les violences, annoncée par la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, portera aussi sur la stratégie de maintien de l’ordre. La question qu’elle devra poser est simple : cette stratégie sera-t-elle examinée avec les effectifs réels des territoires, ou seulement avec ceux de la métropole ?

Notre lecture

La vie chère à La Réunion n’est pas une affaire de carburant, et c’est pourquoi le carburant y est devenu politique. L’État fixe le prix du litre, donc il en répond ; il ne fixe pas le prix du panier, donc il n’en répond pas, alors que c’est le panier qui écrase. Le résultat est une île qui paie son litre moins cher que la métropole, ses aliments 37 % plus cher, et à qui l’on explique qu’elle est protégée. Ajoutez une nuit où 219 agents doivent tenir cinq communes et une baisse nationale qui ne s’applique pas parce que le prix est déjà administré : on obtient une colère sans interlocuteur. C’est un problème de qui décide, d’où, et pour qui.

Opinion de la maison, pas un fait.

À retenir
  • Le sans-plomb réunionnais est passé à 2,00 € le litre le 1er octobre, contre une moyenne métropolitaine de 2,18 € relevée le 29 septembre ; le gazole est à 1,80 € contre 2,40 €.
  • Ces prix sont des maximums fixés chaque mois par arrêté préfectoral, à partir des cotations internationales sur 15 jours ouvrés.
  • La baisse de 12 à 18 centimes annoncée pour le 1er novembre en métropole ne concerne pas La Réunion, selon la préfecture, qui invoque l’absence d’interconnexion et la régulation des prix.
  • Dans l’île, 36,4 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, contre 15,9 % dans l’Hexagone, et l’alimentation coûte 37 % plus cher.
  • Les 17 et 18 octobre : 219 agents engagés (120 policiers, 99 gendarmes), 11 blessés dans les rangs des forces de l’ordre, 18 interpellations puis 24 au total, sept gardes à vue et quatre déferrements.

Il reste une question que les chiffres ne tranchent pas. Un État qui fixe le prix du litre s’est donné un pouvoir visible, donc une responsabilité visible. Quand la nuit tombe sur cinq communes avec 219 agents, ce n’est plus le prix qui protège les habitants : c’est la présence. Et cette présence ne se décrète pas par arrêté.

Et vous : dans un territoire où l’État fixe le prix, qui doit répondre de la nuit ?

Regardez les habitants de La Possession et leur maire décrire cette nuit. Un détail : le quartier de Moulin Joli était déjà sous couvre-feu pour les mineurs depuis le 14 octobre, et l’incendie a eu lieu malgré lui. C’est la différence entre interdire et protéger.

Reportage de Réunion la 1ère, 19 octobre 2026. Il est antérieur aux déclarations du ministre de l’Intérieur du 20 octobre sur sa part de responsabilité : il documente les faits et le ressenti des habitants, pas les décisions qui ont suivi.

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