Le ministère de l’Agriculture a délivré une autorisation de mise sur le marché de 120 jours au produit Avadex Factor, un herbicide à base de triallate, pour désherber les orges semées à l’automne. Elle court du 23 septembre 2026 au 21 janvier 2027. Or l’Agence nationale de sécurité sanitaire avait retiré du marché tous les produits contenant cette substance en 2023, en retenant un « risque inacceptable de contamination des eaux souterraines ». L’association Générations futures annonce un recours en référé pour faire annuler la décision.
Ce que la décision autorise
Le document, publié sous la référence 2026-171 et consultable en ligne, est une « décision d’autorisation de mise sur le marché d’un produit phytopharmaceutique au titre de l’article 53 du règlement (CE) n° 1107/2009 ». Ce n’est donc pas une homologation ordinaire : c’est l’exception d’urgence prévue par le droit européen, limitée par construction à cent vingt jours.
Le produit visé porte le numéro d’AMM 2260551. Sa substance active est le tri-allate, dosé à 450 grammes par litre. La décision fixe elle-même les conditions d’emploi : une application en pulvérisation à 2,7 litres par hectare, en présemis, suivie dans les deux heures d’une incorporation à quatre centimètres de profondeur ; une seule application tous les trois ans sur une même parcelle ; aucune utilisation dans les périmètres de protection d’un captage d’eau potable ; une zone non traitée de vingt mètres par rapport aux points d’eau et aux espaces fréquentés, avec un matériel réduisant la dérive d’au moins 90 %.
Le volume total est plafonné : 90 000 litres de produit commercial pour l’ensemble des surfaces traitées pendant la période de validité. Rapporté à la dose autorisée, ce plafond correspond à environ 33 000 hectares, indique l’Association générale des producteurs de blé et autres céréales (AGPB), à l’origine de la demande. La décision elle-même motive l’exception par « les difficultés de gestion des adventices sur les cultures d’orge d’hiver » et par « l’insuffisance des moyens disponibles pour une maîtrise correcte de la situation phytosanitaire ».
L’étiquette du produit, reproduite dans la décision, porte trois mentions de danger : H317 (peut provoquer une allergie cutanée), H319 (provoque une sévère irritation des yeux) et H373 (risque présumé d’effets graves pour les organes à la suite d’expositions répétées ou d’une exposition prolongée par voie orale).
Pourquoi le triallate avait été retiré en 2023
Le triallate n’est pas une substance oubliée : c’est un herbicide ancien, utilisé de longue date contre le vulpin et les graminées adventices, réputé efficace à un moment où les résistances progressent. Il a fait l’objet d’un retrait en France en 2023. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), qui évalue ces produits avant leur mise sur le marché, a alors retiré l’ensemble des usages de la substance.
Les motifs figurent dans les lettres de décision citées par l’association Générations futures : « L’usage est retiré en raison d’un risque inacceptable de contamination des eaux souterraines, car le stockage du produit entraîne la formation à un niveau inacceptable de l’impureté pertinente N-nitrosodiisopropylamide, et au motif que les données disponibles ne permettent ni d’exclure un risque d’effet nocif pour le consommateur, ni d’exclure un risque d’effet inacceptable pour les arthropodes non cibles. »
Le point central est ce qui se passe après l’épandage. L’un des produits de dégradation de la molécule, le diisopropylamine (DIPA), est décrit comme persistant et comme un précurseur de nitrosamines, substances suspectées d’être cancérogènes. Selon les modélisations de l’Anses reprises par Générations futures, les concentrations attendues dans les eaux souterraines pourraient atteindre 42,4 microgrammes par litre pour une seule application tous les trois ans, alors que la limite réglementaire applicable aux métabolites pertinents est de 0,1 microgramme par litre. L’association souligne qu’à ce jour ce métabolite n’est pas surveillé dans le contrôle sanitaire de l’eau destinée à la consommation humaine.
Le triallate reste par ailleurs autorisé dans une poignée d’États membres de l’Union européenne : Générations futures en compte sept.
D’où vient la demande
La décision répond à une demande de l’AGPB, structure rattachée au syndicat agricole majoritaire FNSEA. Le 25 septembre, l’association a salué dans son hebdomadaire une « avancée concrète face à la progression des résistances et à la réduction continue des solutions disponibles pour maîtriser les graminées adventices ». Elle précise se trouver sans solution dans l’attente de l’évaluation par l’Anses d’un nouveau produit à base de triallate.
La demande n’est pas venue de nulle part. Selon la presse agricole, la ministre de l’Agriculture Annie Genevard avait elle-même invité les céréaliers à déposer ce type de dossier lors du congrès annuel de l’AGPB à Nancy, le 26 mai 2026 : « Je vous confirme qu’en attendant les conclusions de l’Anses sur ces dossiers, des demandes de dérogation de 120 jours peuvent être portées pour examen auprès de la DGAL », la direction générale de l’alimentation. Cette position s’inscrit dans une doctrine assumée de la ministre, résumée par la formule « pas d’interdiction sans solution », et dans un contexte parlementaire chargé : en juillet 2026, la loi d’urgence agricole a ouvert la voie à des dérogations pour deux néonicotinoïdes, provoquant la démission annoncée de la ministre de la Transition écologique Monique Barbut, finalement maintenue en fonctions.
Une exception prévue, mais encadrée
L’article 53 du règlement européen sur la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques permet à un État membre d’autoriser un produit non homologué en cas de « danger qui ne peut être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables », pour une durée n’excédant pas 120 jours. Le ministère publie la liste de ces autorisations sur son site. La page consultée mardi en recense plusieurs dizaines délivrées entre mai et septembre 2026, dans des cultures aussi diverses que la betterave, l’olivier, le tabac, la vigne ou les agrumes. La dérogation triallate y figure au titre des orges.
Le débat ne porte donc pas sur l’existence du dispositif, mais sur son usage. Générations futures conteste qu’un produit retiré pour un risque jugé inacceptable puisse revenir par cette voie. Sa toxicologue Pauline Cervan résume l’argument ainsi : « Avec cette procédure d’urgence, la ministre est en train de détourner les avis de l’Anses, qui a évalué de manière approfondie ces produits et a clairement montré que les risques sont inacceptables. » L’association avait déjà engagé des recours de ce type, notamment contre la dérogation accordée au Movento, un insecticide à base de spirotétramate retiré au niveau européen puis réautorisé en France au printemps 2026.
En face, l’argument agronomique est explicite et ne peut être écarté par principe : les céréaliers décrivent des impasses techniques documentées sur le désherbage des orges, avec des résistances installées et des molécules qui disparaissent successivement du catalogue. Toute la question est de savoir si cette impasse satisfait le test juridique de l’article 53, qui suppose de démontrer l’absence de moyen raisonnable de maîtriser le danger, dans un contexte où l’évaluation scientifique disponible conclut à un risque pour la ressource en eau.
Ce qui reste incertain
- L’issue du recours en référé de Générations futures n’était pas connue mardi : un juge peut suspendre la dérogation, l’annuler sur le fond, ou la valider.
- Le chiffre d’environ 33 000 hectares et le rendement de conversion proviennent de l’AGPB, partie intéressée à l’autorisation, et non du ministère : aucune surface maximale n’est inscrite dans la décision, qui plafonne un volume de produit.
- Les concentrations de 42,4 microgrammes par litre sont des résultats de modélisation cités par Générations futures à partir des travaux de l’Anses, et non des mesures de terrain ; le rapport de modélisation lui-même n’a pas été consulté dans son intégralité.
- Aucune estimation publique du coût de traitement de l’eau potable imputable à cette substance n’a été retrouvée dans les pièces consultées ; aucun chiffre de ce type n’est donc avancé ici.
- Les propos de la ministre au congrès de Nancy sont rapportés par la presse agricole spécialisée ; leur texte intégral n’a pas été lu directement dans les pièces consultées.
- La décision elle-même n’a pas été lue dans une version publiée au Journal officiel : la version utilisée est le document signé diffusé en ligne.
À retenir
- Le ministère de l’Agriculture a autorisé du 23 septembre 2026 au 21 janvier 2027 l’herbicide Avadex Factor, à base de triallate, sur les orges semées à l’automne, dans la limite de 90 000 litres de produit.
- Tous les produits à base de triallate avaient été retirés en France en 2023 par l’Anses, pour un « risque inacceptable de contamination des eaux souterraines » et des incertitudes sur le risque pour le consommateur et les arthropodes non cibles.
- La dérogation s’appuie sur l’article 53 du règlement européen, qui permet cent vingt jours d’exception en cas de danger ne pouvant être maîtrisé par d’autres moyens raisonnables ; le plafond de volume équivaut à environ 33 000 hectares selon l’AGPB, à l’origine de la demande.
- Le ministère motive l’exception par les difficultés de désherbage des orges d’hiver et l’insuffisance des moyens disponibles ; la ministre avait invité les céréaliers à déposer ce type de demande en mai 2026.
- Générations futures annonce un recours en référé ; les conditions d’emploi inscrites dans la décision interdisent l’usage dans les périmètres de protection des captages d’eau potable et limitent à une application tous les trois ans.
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Pour aller plus loin
- Décision n° 2026-171 du ministère de l’Agriculture autorisant l’Avadex Factor sur orges du 23 septembre 2026 au 21 janvier 2027 (document signé)
- Ministère de l’Agriculture, liste des autorisations de mise sur le marché de 120 jours délivrées en situation d’urgence phytosanitaire
- Vert, la France réautorise le triallate, un pesticide interdit pour un « risque inacceptable » pour l’eau (29 septembre 2026)
- La France Agricole, une dérogation pour désherber les orges avec le triallate (28 septembre 2026)
- Générations futures, les dérogations annoncées pour les produits à base de triallate et les motifs de retrait de l’Anses




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