Le terroir n’est ni une essence ni une nostalgie. C’est un milieu, un savoir-faire collectif et des hommes qui se le repassent, autrement dit un dispositif de transmission. L’identité qui s’y accroche est donc culturelle avant d’être biologique. Et le déracinement, qui a d’abord frappé des Français arrachés à leurs campagnes, est le produit de nos décisions d’aménagement bien plus que d’une nature des personnes.
Définir le terroir avant de s’en réclamer
Le mot vient du latin territorium, la terre autour d’une ville. Son usage moderne, en France, s’est d’abord imposé dans le commerce du vin, avant d’être repris par la littérature, la géographie puis le droit. Ce n’est donc pas un mot neutre : c’est une notion historique, construite dans des conflits de marché et de réputation.
La définition la plus solide dont nous disposons en France est administrative, ce qui la rend vérifiable. Elle vient de l’Institut national de l’origine et de la qualité.
« Un terroir est une zone géographique particulière où une production tire son originalité directement des spécificités de son aire de production. Espace délimité dans lequel une communauté humaine construit au cours de son histoire un savoir-faire collectif de production, le terroir est fondé sur un système d’interactions entre un milieu physique et biologique, et un ensemble de facteurs humains. » Institut national de l’origine et de la qualité, fiche sur l’appellation d’origine contrôlée
Cette définition impose trois éléments. Un milieu physique et biologique, d’abord. Un savoir-faire collectif, ensuite. Une histoire longue qui a permis de le constituer, enfin. Retirez le troisième terme et il ne reste qu’un paysage. Un terroir sans transmission n’est pas un terroir : c’est une carte postale.
Précisons l’ordre de grandeur, car le sujet prête au folklore. En 2023, l’INAO encadrait 1 232 produits, parmi lesquels 366 vins en appellation d’origine, 107 produits agroalimentaires en appellation d’origine (dont 51 produits laitiers), 156 produits agroalimentaires en indication géographique protégée et 438 produits sous Label Rouge. Et rappelons d’où vient l’appareil. C’est pour lutter contre la fraude que s’est construit, dès la loi de 1905, le concept d’appellation d’origine ; c’est un décret-loi de 1935 relatif à la défense du marché du vin qui a créé l’appellation d’origine contrôlée, avant son extension à l’ensemble des produits agricoles et alimentaires en 1990.
Conséquence : le terroir n’est pas un sentiment, c’est une institution économique dotée de cahiers des charges et de contrôles. Voilà qui interdit deux lectures paresseuses, celle qui en fait une essence paysanne immémoriale et celle qui n’y voit qu’une opération commerciale sans consistance. L’institution est réelle, elle est récente, et elle est née d’un conflit d’intérêts.
Une identité qui se transmet plus qu’elle ne se mesure
L’idée qu’un territoire façonne non seulement ses produits mais ses habitants a une longue histoire en France. Elle a servi à penser la langue, la littérature, les comportements et jusqu’aux identités collectives. Prenons-la pour ce qu’elle est, une idée historiquement située, et non une mesure physique.
Sur ce point, le raisonnement de départ tient. Avant toute immigration de masse, la France portait déjà des différences régionales considérables, et elles étaient linguistiques, juridiques, religieuses, alimentaires, institutionnelles. Un Breton, un Basque, un Corso ou un Savoyard du XIXe siècle ne partageaient ni la même langue maternelle, ni le même droit coutumier, ni la même cuisine. Ces différences n’étaient pas des différences de race : c’étaient des différences de transmission. Et ce qui a fait des uns et des autres des Français n’a jamais été le sang, mais la langue commune, les institutions, l’école, l’impôt et la guerre partagée.
L’UNESCO a reconnu un mécanisme du même ordre en inscrivant en 2010 le repas gastronomique des Français au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Le dossier de candidature ne décrit ni un sang ni un sol. Il décrit une pratique sociale, un savoir-faire transmis oralement et par écrit aux jeunes générations, et des produits de terroir compris comme une interaction intelligente entre l’homme et son environnement.
D’où la définition que je propose, et que j’assume comme une définition et non comme un résultat : est ancré celui qui dispose d’un milieu où des savoir-faire, des réciprocités et des récits lui sont effectivement transmis. Le déraciné n’est donc pas d’abord quelqu’un venu d’ailleurs. C’est quelqu’un dont la chaîne de transmission a été rompue.
L’objection sérieuse, le terroir est une construction et un instrument
Il faut l’énoncer sans la diminuer, car elle mord sur ma thèse.
Premièrement, le culte du terroir s’épanouit au moment même où le terroir disparaît. C’est dans une France en cours d’unification (routes nationales, conscription, langue standardisée, programme scolaire unique) que la célébration des singularités régionales prend son essor, alors que ces singularités s’effacent. L’historien Eugen Weber a raconté cette bascule dans un livre dont la traduction française s’intitule précisément La Fin des terroirs. L’identité terrienne revendiquée serait donc, pour partie, le deuil d’un monde que l’État central a lui-même défait.
Deuxièmement, le dispositif juridique du terroir a fonctionné comme un instrument de hiérarchie économique. La loi de 1935 créant l’appellation d’origine contrôlée a été prise en pleine crise et au nom de la défense d’un marché ; l’anthropologie du vignoble bourguignon montre qu’elle a privilégié les propriétaires fonciers et consolidé une hiérarchie sociale, au point que le terroir et l’appellation qui le porte ont servi d’idéologie justifiant l’ordre établi des réputations, en laissant peu de place à la contestation.
Troisièmement, l’attachement contemporain au terroir relève souvent d’un regret : la réinvention d’une identité rurale et paysanne par des sociétés devenues urbaines.
Que répondre ? D’abord, que cette objection détruit une thèse romantique, celle du terroir comme nature immémoriale, mais qu’elle ne détruit pas la thèse de la transmission. Si le terroir est une construction, il peut être reconstruit ; s’il est une institution, il peut être ouvert. Ensuite, qu’elle fixe une limite dure, que je reprends à mon compte : toute politique d’ancrage fondée sur l’ascendance ou sur l’antériorité produirait une exclusion nouvelle et se serait trompée de critère.
Je reconnais enfin une faiblesse propre à mon camp. « Réenracinement » est un mot qu’on ne sait pas mesurer. Tant qu’on ne lui donne pas d’indicateurs observables (langue réellement parlée, métiers appris, propriété, durée d’habitation, liens de voisinage), il reste un mot d’intention. Or un mot d’intention peut justifier n’importe quoi, y compris le contraire de ce qu’on voulait.
Ce que le mot déraciné désigne vraiment
Un premier fait est vérifiable : le déracinement n’est pas un phénomène importé. La France a produit des déracinés en masse sans aucune immigration. L’exode rural, qui a duré un siècle, ne s’achève que vers le milieu des années 1970. Des millions de personnes ont alors quitté des mondes de transmission (une langue locale, des gestes de métier, une propriété, un voisinage stable) pour des logements où leurs enfants n’héritaient plus de rien de tout cela.
Un deuxième fait est vérifiable : l’État a construit ces quartiers, les a classés et les finance, puisqu’il reconnaît lui-même un écart de conditions en leur donnant une politique dédiée, la politique de la ville. Le déracinement n’est donc pas une catégorie ethnique. C’est une catégorie de milieu.
Trois registres doivent alors être séparés, sous peine de tout confondre.
Un constat. Là où une population ne dispose que d’un logement et d’aucun milieu de transmission, elle est privée des moyens de l’ancrage. Rien de mystérieux, c’est une description de conditions matérielles et culturelles.
Un jugement politique. Je tiens que cette privation est un coût majeur infligé par des décisions publiques, et qu’il est plus économe de la réparer que de l’endurer.
Une hypothèse personnelle, non démontrée. Celle d’une transcendance qui ne s’atteindrait que par la matière, et celle d’une raréfaction énergétique qui rendrait la métropole toujours plus coûteuse. J’y reviens plus bas, en disant ce qu’elle vaut.
Deux corrections s’imposent ici, et je les applique d’abord à mes propres formulations de départ. Premièrement, « ni africains ni français » est faux. Les personnes visées sont, pour l’immense majorité, françaises en droit, et un citoyen ne se mesure pas en pourcentages d’appartenance. La formulation exacte est d’ailleurs plus forte que la formule : l’État a fait de ces habitants des citoyens et ne leur a pas transmis de culture commune à hériter. Deuxièmement, je retire l’idée d’un « islam des apparences ». C’est un jugement sur la vie intérieure de millions de personnes, invérifiable, et qui vise un groupe au lieu d’un mécanisme. Une critique qui change de cible cesse d’être une analyse.
Ce que l’analogie animale ne démontre pas
Le raisonnement d’origine prolongeait la thèse par une analogie d’élevage : dans un élevage porcin en surdensité, on couperait queues et dents pour empêcher les animaux de se mordre, et l’ultra-urbanisme de surdensité prédisposerait de la même façon à la violence. Je ne peux pas présenter cette analogie comme un fait, et les données disponibles vont plutôt contre elle. Une synthèse publiée par Pour la science indique que, d’après les statistiques démographiques de l’ONU, le nombre d’homicides par habitant n’est pas corrélé à la densité de population, et que sur dix-sept études parmi les mieux conçues, onze seulement concluent à une agressivité croissante avec la densité. Chez les chimpanzés, l’entassement n’augmente pas l’agressivité : il augmente les comportements d’apaisement et de réconciliation.
Le piège est exactement le symétrique de celui que le raisonnement initial dénonçait à juste titre. Se méfier de la phrénologie, cette théorie du XIXe siècle qui prétendait lire les facultés dans la forme du crâne et que la science avait abandonnée bien avant son usage infamant au XXe siècle, puis faire d’un modèle animal la cause d’un comportement humain, c’est commettre la même faute : passer d’un indice à un jugement sur des personnes. Une densité se constate ; elle ne diagnostique personne.
Ce qui subsiste après la correction est plus modeste et plus solide. L’environnement compte, mais partiellement et jamais mécaniquement. La variable décisive n’est pas le nombre d’habitants au kilomètre carré, c’est l’absence de réciprocité, de reconnaissance et d’objet commun. Ce sont des faits sociaux, pas de l’éthologie.
Reste l’imputation. Le raisonnement initial renversait l’accusation habituelle : la faute aux bâtisseurs, pas aux jeunes. Je maintiens ce renversement, mais j’en refuse la version confortable. Si l’environnement explique tout, alors les habitants ne sont responsables de rien et le mot responsabilité perd son sens, ce qui est précisément la thèse que je combats ailleurs. La position tenable est double : ceux qui ont dessiné, financé et administré ces milieux répondent du milieu qu’ils ont fait, et nul n’est dispensé de répondre de ses propres choix à l’intérieur de ce milieu. Une anthropologie de la responsabilité qui ne s’appliquerait qu’aux puissants ne serait pas une anthropologie, ce serait une excuse.
Qui décide, qui paie et qui encaisse
Le sujet ne se comprend qu’en regardant les flux français.
Qui décide. L’État a dessiné les grands ensembles, puis n’a cessé d’intervenir par la politique de la ville et ses agences de rénovation urbaine. Le même État, avec la Commission européenne, décide aujourd’hui ce qui a droit au nom d’un terroir, par cahiers des charges et contrôles. Les habitants comme les producteurs sont donc administrés depuis Paris et depuis Bruxelles. Ce n’est pas un détail, c’est la structure du problème.
Qui paie. Le contribuable national finance la réparation des quartiers, et le consommateur paie le prix des produits d’origine. Les deux politiques sortent de la même bourse.
Qui encaisse. Ici l’objection anthropologique reprend toute sa force. Dans le cas des appellations, la valeur créée par un nom collectif se fixe d’abord dans le prix du foncier, et l’histoire du vignoble montre que les propriétaires les mieux dotés ont organisé le marché et consolidé les réputations. Une politique de « réenracinement » qui l’ignorerait créerait une rente nouvelle, c’est-à-dire un droit d’accès à la terre vendu au prix de la rareté. Pour qui se définit comme libéral, la conséquence est claire : l’accès au sol et au logement est un problème de prix avant d’être un problème de culture, et une politique qui ne touche ni au foncier, ni à l’énergie, ni au coût du transport produira surtout des effets d’annonce.
Quelles libertés. Deux périls symétriques. L’assignation, d’abord : une identité reçue qui devient une cage, où l’on naît avec sa place. Le déplacement, ensuite : des populations traitées comme des pions par une ingénierie sociale dont le coût est déjà démontré, et que je refuse par cohérence. L’ancrage n’a de sens que comme possibilité offerte (de la terre, des métiers, des institutions de transmission, et le droit de partir). Il n’en a aucun comme devoir assigné.
Ce qui reste hypothèse. La thèse énergétique, celle d’une raréfaction des énergies fossiles qui rendrait la métropole insoutenable et l’ancrage inévitable, est une prévision et non une démonstration : je ne la présente pas comme un fait. Et si elle était juste, elle ne justifierait toujours pas de déplacer des gens. Elle justifierait de regarder le prix du carburant, du chauffage et du logement, c’est-à-dire des décisions fiscales. Réenraciner est un objectif ; déplacer serait un plan, et j’en refuse le principe.
À retenir. Le terroir est une institution de transmission, pas une essence : il s’est construit, donc il peut s’ouvrir. Le déracinement est un milieu produit par des décisions publiques, donc il se répare. Mais ce qu’on ne peut pas démontrer (une infériorité des personnes, un déterminisme de la densité) ne doit pas être affirmé pour aller plus vite.
Pour aller plus loin
- Être français, c’est ne pas se renier, sur ce qu’appartenir veut dire quand on refuse de se renier.
- Anthropologie entropique du pouvoir contemporain, pour le cadre d’analyse mobilisé ici.
- Dubaï, transformer l’entropie urbaine en sol vivant, sur l’urbanisation extrême et ce qu’elle coûte.
- Le loup se fait élire berger, sur la reformulation du langage comme instrument du pouvoir.
Sources
- « L’Appellation d’origine contrôlée », fiche de l’Institut national de l’origine et de la qualité (document d’une institution publique ; définition du terroir, loi de 1905, décret-loi de 1935).
- Institut national de l’origine et de la qualité (site institutionnel, chiffres 2023 des signes d’identification de la qualité et de l’origine repris dans la rubrique de présentation de l’Institut).
- « Le repas gastronomique des Français » (UNESCO, Liste représentative du patrimoine culturel immatériel, inscrit en 2010).
- « Terroir products, a movable heritage feast ? » (article scientifique, Review of Agricultural, Food and Environmental Studies, 2021 ; histoire de la notion de terroir, transmission, critique de son usage).
- « Beyond terroir, territorial construction, hegemonic discourses, and French wine culture » (article scientifique, Journal of the Royal Anthropological Institute, 2011 ; terroir comme construction sociale et instrument de hiérarchie).
- « La culture adoucit la surpopulation » (article de vulgarisation scientifique, Pour la science ; densité et agressivité chez l’humain et chez les primates).
- « Exode rural en France » (source secondaire, encyclopédie collaborative, qui cite l’Insee pour la fin de l’exode rural vers 1975 ; à confirmer sur une publication de l’Insee).



